Articles récents Sur les planches du Off : Elles font changer le monde

L’année 2018 est indéniablement celle des femmes. Le voile s’est levé sur le harcèlement sexuel dont elles sont victimes depuis la nuit des temps, le plus souvent dans le silence. Elles osent enfin dire. Et c’est du monde du spectacle que la vague est partie, dans un heureux déferlement sur la société entière. Les femmes revendiquent enfin l’accession à tous les étages du monde de la création artistique. Elles ne veulent plus être actrices seulement, pourvu qu’elles soient jeunes et belles… et soumises !  Parce qu’il est temps que l’humanité change et marche enfin sur ses deux jambes, nous vous proposons nos coups de cœurs féminins 2017, à retrouver au festival Avignon le Off cet été 2018.
Mention spéciale
Agnès Pat’ : accomplie !
Hollywood Swing Gum, spectacle musical co-écrit par Agnès Pat’ et Trinidad, commence gentiment, dans la cave où l’héroïne, Louise, prépare les légumes d’une boutique bio… S’ensuit une histoire un peu foldingue, drôle et émouvante, sur les traces d’une mamie disparue, ancienne danseuse de swing en Amérique puis éleveuse d’oies dans le sud-ouest. L’histoire n’est qu’un prétexte. À chaque nouvelle péripétie, Agnès Pat’ offre une nouvelle facette de son art. D’abord, elle pianote pour accompagner son beau brin de voix. Elle chante indéniablement bien, de la chanson française aux standards américains. Puis, mine de rien, elle se révèle une pianiste virtuose dans le répertoire classique et une voix remarquable dans le répertoire lyrique… Elle raconte, joue la comédie, danse, virevolte, occupe magistralement l’espace, avec une précision extraordinaire. Tout est léger, donné avec aisance, mais rien n’est laissé à l’improvisation. Et le spectacle s’achève sur un numéro de claquettes. Le public – de 7 à 97 ans – est juste époustouflé, réjoui, admiratif… et presque jaloux d’un talent aussi polymorphe. « Le secret, c’est le travail » souffle Agnès Pat’ à la sortie, en distribuant des plumes aux spectatrices/spectateurs. Sûr !

  • Présent dans le Off en 2016 et 2017, Hollywood Swing Gum passera (notamment) à Moulins le 8 juin, à Auch le 15 juin, à Louvres le 6 octobre, au Bourget-du-Lac le 17 janvier 2019

Avant que j’oublie
Inoubliable Marie-Hélène Goudet

Une fille et sa mère, un dimanche, dans un établissement spécialisé pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Marie-Hélène Goudet incarne à la fois l’une et l’autre, en dialogue ininterrompu, de sourdes qui tentent encore de s’entendre, qui se perdent et se retrouvent sans cesse. L’une n’est plus vraiment la mère, l’autre tente de rester une fille malgré la distorsion croissante de la réalité subie par sa mère. De très nombreuses femmes vivent ou ont vécu, dans un duo douloureux, cette période terrible. Mais ce sujet est pourtant peu exploré. Il est traité ici tout en sensibilité et en finesse. Le texte de Vanessa Van Durme et Geneviève Peigné, mis en scène par Violette Campo, est d’une justesse incroyable. Et il est parfaitement porté par une comédienne qui se donne pleinement à l’une et l’autre de ses personnages. Pour la fille comme pour sa mère, les certitudes s’écroulent et il leur faut sans arrêt réinventer, entre l’amour et la haine, la défiance et l’espoir, la tragédie et le rire. La pièce est un véritable tour de force. Et comme dans la vraie vie, on est bouleversé.e, secoué.e, désemparé.e, attendri.e et même parfois amusé.e.

  • Le Off du 6 au 29 juillet à 14 h 30 (relâche les 9, 16 et 23) à La Maison IV de chiffre.

Et pendant ce temps, Simone veille
Une fantastique saga féministe

Ce voyage dans la vie de trois lignées de femmes, sur quatre générations, de 1950 à nos jours, est un régal. Les autrices, Trinidad, Corinne Berron, Bonbon, Hélène Serres et Vanina Sicurani, abordent sans tabou et avec humour les grands problèmes qui jalonnent une vie au féminin : contraception, avortement, partage des tâches, accession au monde du travail et aux postes à responsabilité, relations de couple ou de famille… Les féministes ne seront pas déçues. Derrière les propos souvent légers, l’analyse est juste. Ceux que ces questions n’ont jamais effleurés ne se sentiront pas agressés. Le ton n’est pas revanchard pour un rond, ce qui n’empêche pas d’aborder tous les sujets qui fâchent ! Et l’on passe vraiment un bon moment, entre récits intimes mais pas trop, reparties bien envoyées, ritournelles comiques signées Trinidad et chorégraphies sympathiques. Six comédiennes (Anne Barbier, Agnès Bove, Bénédicte Charton, Fabienne Chaudat, Trinidad Garcia, Nelly Holson), bien campées et également efficaces dans leurs rôles respectifs, se relaient pour interpréter cette pièce joliment mise en scène par Gil Galiot, avec une attention portée aux costumes (Sarah Colas) qui évoluent en même temps que les femmes.

  • Le Off, du 6 au 28 juillet à 18h20 au Théâtre Le Pandora (relâche les 15 et 22).

 Notre Interview de Trinidad, l’une des autrices de la pièces
Pour que tu m’aimes encore !
Elise Noiraud, elle(s) est au top !
Mais qui est Élise Noiraud, au fait ? Elle est, à elle toute seule, toute une floppée de femmes et même une très jeune fille, Élise, 13 ans et demi, amoureuse de Tony, emballée par le spectacle de danse qu’elle prépare. Élise Noiraud ne joue pas l’ado, elle EST une ado empêtrée dans ses contradictions, sa volonté de s’émanciper et sa peur de grandir. Autour d’elle, s’agite sa mère qui n’y comprend rien, bien sûr, mais qui s’y efforce pourtant. Chaque mère s’y reconnaîtra… et se détestera en assistant aux pauvres tentatives

maternelles d’en savoir plus, sans en avoir l’air, sur la vie de sa fille ! Sur le plateau dépouillé où se déroule ce magistral seule en scène, on croise aussi la chargée de mission du conseil régional, venue présenter son action dans un collège du « milieu ruraaaaal » et qui brûle de retourner en ville, des profs de techno, de sport, d’histoire géo, la présentatrice télé de l’émission « Personnalités d’exception » ou l’animatrice de la radio locale… La comédienne, pourtant débordante d’énergie, incarne tout en finesse cette galerie de personnages. Certes, on rit beaucoup… mais entre les éclats, reste du temps pour une véritable réflexion sur soi-même et sur le monde. La démonstration est faite. Oui ! Le rire intelligent existe. Merci, Élise Noiraud ! On vous aime ! Encore !

  • Le Off, du 6 au 29 juillet à 14h20 au Théâtre Transversal (relâche les 11, 18, 25).

Camille contre Claudel
Hélène et Lola Zidi, Camille ressuscitée
Le texte et la mise en scène sont signés Hélène Zidi. L’autrice et comédienne incarne Camille Claudel, jouée par une deuxième comédienne, sa fille Lola Zidi. Tous les âges de la vie de la sculptrice, géniale et torturée, défilent sous les yeux éblouis, fascinés, bouleversés ou rageurs des spectatrices et spectateurs. Les Zidi, mère et fille, donnent vie en toute complicité à un texte précis et documenté, à l’écriture acérée, intense. Leur jeu est à la fois sobre et juste mais aussi généreux, parfois exalté. La pièce donne à voir ce que la sculptrice, sensuelle et visionnaire, a dû traverser, endurer, supporter. En filigrane, Auguste Rodin, le sculpteur mondain et sans scrupules qui rafle tous les honneurs au détriment de la jeune créatrice… et la famille Claudel, dont Paul, frère que Camille aimait tant et qui la fera interner dans un asile psychiatrique pour tout le reste de son âge. Camille jeune, pétillante, ardente, enthousiaste, fait face à Camille déchirée, brisée, bafouée. Grâce à Hélène Zidi et Lola Zidi, Camille Claudel revit, le temps d’une excellente pièce.

  • Le Off, du 6 au 29 juillet à16h35 au Théâtre du Roi René (relâche les 10 et 24).

Quand je serai grande…
Du très grand Catherine Hauseux

Quand je serai grande… tu seras une femme, ma fille ! La pièce, de et par Catherine Hauseux
a été écrite – fort bien ! – à partir d’un recueil de témoignages. L’autrice et comédienne déroule, avec générosité, pudeur et humour, la vie de quatre femmes d’époques, générations et milieux différents. À chacune, Catherine Hauseux donne un corps, une présence sensible, une identité. Une vraie prouesse de comédienne ! Et quel beau
texte, profond et juste. Les propos ne sont ni revendicatifs ni revanchards mais disent la vie des femmes comme elle va. Sans pathos mais sans concession. Le tout est admirablement servi par la mise en scène inventive de Stéphane Daurat, ni emphatique ni minimaliste, avec un recourt intelligent à la vidéo. Ce seule en scène a été remarqué à Avignon en 2015, 2016 et 2017. Il est à voir, à revoir, à conseiller. À ne pas manquer en 2018 !

  • Le Off, du 5 au 29 juillet à 10h40 aux 3 Soleils (relâche les 9, 16 et 23).

Comment va le monde ?
Marie Thomas, une tendre clowne

« J’aurais aimé être désiré, j’aurais désiré être aimé, mais quand on n’est qu’un rejeton c’est normal qu’on soye rejeté » disait Sol, le clown-clochard de Marc Favreau (dans La purée culture).

Marie Thomas reprend son répertoire dans Comment va le monde ? Cette clowne atypique, gracile, aérienne est pourtant très ancrée sur le plateau. Elle porte tout en tendresse des questions existentielles, triturées, compliquées, politisées autant que poétiques. Pour ne pas perdre une miette des géniales approximations de Sol, il faut s’accrocher. Mais, le texte est parfaitement porté par Marie Thomas, mise en scène par Michel Bruzat. Elle nous donne à voir le monde comme il va. Ou plutôt ne va pas. « Le fier monde, c’est la pluss grande sobriété de consommation ! »

  • Festival L’Arpenteur (Les Adrets) le 13 juillet 2018, festival du Tragos (Cavalaire) le 26 juillet, festival théâtre Phalsbourg, les 1er, 2, 3 et 4 août…

 
Sylvie Debras, journaliste
Photos  :
Agnès Pat’ : accomplie ! © HSG
Avant que j’oublie 
© Adrien Darricau
Et pendant ce temps, Simone veille 
© Christelle Gilles
Pour que tu m’aimes encore ! 
© Julien Jovelin
Quand je serai grande… 
© Leila Garfield
Comment va le monde ? 
© Jean Barak

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