Articles récents Ludmila Acone : «en Italie, le droit à l’avortement est une brèche à partir de laquelle l’extrême droite essaie de faire tomber tout l’édifice de protection des droits fondamentaux»

Alors que la loi italienne est plutôt libérale en matière d’avortement et ne reconnaît pas un droit de vie au fœtus comme c’est le cas dans certains pays d’Amérique Latine, la pratique médicale est toute autre. La large proportion des médecins objecteurs de conscience, les problèmes d’infrastructures médicales, et la montée de l’extrême droite populiste et ultra conservatrice, notamment le parti au pouvoir la Ligue, et le mouvement du Congrès internationale des Famille, restreignent, voire dans certains cas, privent totalement les femmes de l’accès à l’avortement, les condamnant à chercher une solution illégale. Ludmila Acone, chercheuse associé au laboratoire de médiévistique occidentale de Paris Paris I, nous explique la situation particulière du mouvement des femmes italiennes prises  en étau entre l’Eglise catholique et l’extrême droite.

Quelle est la situation des femmes qui veulent avorter en Italie ?

Selon la loi 194, l’avortement est libre, gratuit et anonyme depuis 1978, jusqu’à 12 semaines. En revanche, les mineures doivent avoir l’autorisation parentale ou l’autorisation d‘un tuteur légal ou d’un juge.

Si la loi garantie le droit à l’avortement la pratique est autre. D’abord, il y a des disparités d’accès aux soins selon les régions, notamment entre le nord et le sud. Le sud, surtout, connaît de gros problèmes de financement des soins, des retards de paiement des médecins, et un manque d’infrastructures. L’accès à l’avortement cristallise les inégalités sociales et territoriales en Italie.

Ensuite, l’objection de conscience est une pratique médicale extrêmement répandue. En moyenne, en Italie 70% du personnel médical choisit de faire valoir l’objection de conscience pour refuser de pratiquer un IVG. Or, les objecteurs ne le sont pas forcément pour des raisons religieuses, étant donné le nombre de médecins qui refusent de pratiquer des IVG gratuitement dans les hôpitaux publics mais acceptent de les pratiquer dans les cliniques privées contre rémunération.

Le système sanitaire italien est différent de celui de la France. A l’hôpital public, ou en ambulatoire, les patient.es ne peuvent pas choisir leur médecin. Le médecin est attribué à la patiente. Or il arrive que le médecin qui vous a été attribué, vous fasse savoir que si vous allez le consulter de manière privée, il sera plus performant. C’est compliqué d’aller consulter un autre médecin que celui qui vous a été prescrit par l’ambulatoire public. C’est un problème général, qui complique la situation des femmes souhaitant avorter à qui ont a attribué un médecin objecteur.

En conséquence, les objecteurs de conscience ont crée une pénurie, volontairement ou involontairement, obligeant les femmes à se faire avorter de manière clandestine, alors même que la loi garantie l’accès à l’avortement libre et gratuit.

Quelles sont les forces qui se battent contre l’avortement ?

Les attaques les plus virulentes contre l’avortement ne viennent pas du Vatican. Les associations catholiques obscurantistes exercent la pression la plus importante. La politique du Pape François n’est pas la plus rigoriste. Il n’est pas en faveur de l’avortement, évidemment, mais l’offensive anti-choix n’est pas menée par le Vatican mais par les associations des partis politiques extrémistes.

Comme en France, il y a en Italie des catholiques sociaux et ouverts, et des catholiques conservateurs voire proche de groupes d’extrême droite.

Le Congrès International des Familles s’est tenu à Vérone les 30 et 31 mars. C’est un mouvement ultra conservateur et populiste contre l’avortement, contre la contraception, contre l’éducation à la sexualité, qui vise à «rétablir l’ordre naturel des famille.» Dans ce Congrès il a été proposé de lancer un processus référendaire afin de restreindre le droit à l’avortement. Historiquement l’Italie a déjà connu un événement similaire. L’avortement a été légalisé en 1978 mais en 1981, les Italiens ont eu à se prononcer sur l’avortement par référendum: deux questions avaient été posées à la population, l’une portée par le parti radical visant à maintenir l’avortement, et l’autre portée par un mouvement familialiste conservateur visant à restreindre l’avortement. Le parti radical a remporté le référendum et l’avortement a été maintenu. Ce qui est effrayant dans la proposition du Congrès des Familles de Vérone, c’est que si un référendum est enclenché une nouvelle fois sur la question de l’avortement, cela signifie, qu’il y aura des débats publics, des tracts anti-avortement, des tables rondes publiques qui diffuseront les idées conservatrices des anti-avortements. L’organisation d’un référendum porterait la voie des anti-choix, permettra d’ouvrir un débat et de mobiliser la société autour de la question. Or il suffit de recueillir un peu plus de 500.000 signatures pour demander la tenue d’un référendum d’initiative populaire.

Dans la situation actuelle, je ne pense pas que les groupes catholiques obscurantistes puissent arriver à restreindre le droit à l’avortement au niveau national en changeant la loi, car le droit à l’avortement est enraciné dans la société. En revanche, ces groupuscules peuvent porter dans le débat public des questions morales qui vont culpabiliser les femmes et faire avancer les mesures restrictives au niveau national et régional.

Lors du Congrès des Familles à Vérone, il a été proposé de rendre légal l’adoption d’un embryon. Cette proposition va au delà de la reconnaissance d’un statut légal de l’embryon, derrière la proposition de le reconnaître comme un être vivant, il y a celle de faire passer l’idée que l’embryon est un être adoptable. Le risque est de faire peser des pressions sur le femmes pour qu’elle fasse le adopter et renonce à un IVG. En attendant de finaliser le processus d’adoption, la femme serait contrainte de poursuivre sa grossesse. Le risque est que les femmes ne soient plus que des appendices des embryons, qu’elles ne deviennent que les porteuses d’embryons adoptables.

Qu’en ait-il de la Ligue, le parti populiste et conservateur au pouvoir depuis les élections législatives du 4 mars 2018 ?

Le gouvernement actuel est une alliance entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles. La Ligue est conditionnée par le contrat de gouvernement signé avec le mouvement 5 étoiles. Donc elle ne peut pas remettre en cause l’avortement au niveau gouvernemental, 5 étoiles ne le permettrait pas. Ainsi, Matteo Salvini et Lorenzo Fontana n’étaient pas présents au Congrès de Vérone en tant que membres du Gouvernement car 5 étoiles s’y est opposé.

Il y a une dérive droitière en Italie qui ne vient pas seulement de la Ligue, mais aussi d’autres partis fascistes d’extrême droite avec lesquelles Matteo Salvini était allié durant la campagne électorale

En résumé, il y a trois fronts d’attaque contre l’avortement: les associations catholiques obscurantistes, les partis politiques fascistes offensifs sur la morale et la Ligue. Ils forment une lame de fond dans la société qui va flatter le désespoir des Italiens face à la crise et jouer sur leur fibre patriotique.

A gauche, la condamnation du congrès de Vérone a été très claire. Mais dans la population, il y a une zone grise. Les Italiens ont désavoué les forces politiques de gauche qui étaient au gouvernement le 4 mars, notamment le parti démocrate. Or les forces de gauche ont historiquement toujours menées la campagne pour les droits des femmes. Le parti communiste italien est celui qui a présenté le plus grand nombre de femmes aux élections. Or, pendant des années le centre gauche était au pouvoir, mais n’a pas compris l’urgence de la mise en œuvre de mesures efficaces pour les droits des femmes, notamment sur les violences faites aux femmes, et la nécessité de dégager les moyens nécessaires. La liste du parti démocrate pour les élections du 4 mars a été celle où il y a eu le moins de femmes présentées.

Une loi, appelée le code rouge, portée par le mouvement 5 étoiles, sur la lutte contre les violences faites aux femmes, vient tout juste d’être approuvée. Cette loi prévoit, notamment, l’intervention immédiate des forces de l’ordre, en cas de signalement de violences, et cela avant même que l’enquête de police n’ait abouti, puni le revenge porn etc. Après 20 années de Berlusconisme qui ont propagé une culture sexiste, et sapé les conquêtes féministes, quatre gouvernements de centre gauche qui ont délaissé la question des droits des femmes, c’est finalement le gouvernement actuel, composé de membres d’extrême droite, qui fait adopter la loi contre les violences faites aux femmes.

Pourquoi les élection européennes du 26 mai sont-elles importantes pour la garantie des droits sexuels et reproductifs ?

Contre les forces anti-choix, nous avons besoin d’une riposte européenne forte qui demande à ce que le droit à l’avortement soit inscrit dans les Constitutions nationales, pour que ce droit ne puisse pas être remis en cause et pour que les moyens de son application soient assurés. Il y a urgence à ce que la question des droits des femmes à disposer de leur corps soit centrale dans la politique européenne. La victoire du référendum en Irlande sur l’avortement est un bon point de départ pour amener la question au niveau européen.

Les droites extrêmes et populistes ont mis au cœur de leurs campagnes l’offensive contre les droits des femmes et leur droit à disposer de leur corps. C’est une question centrale. Elles veulent faire sauter les droits fondamentaux. L’avortement est le droit le plus facile à faire tomber car le droit des femmes à disposer de leur corps n’est pas considéré par la majorité de la population comme un droit fondamental comme les autres. Il ne faut pas être dupe, le droit à l’avortement n’est qu’une brèche pour les mouvements d’extrême droite qui peut leur permettre de faire tomber tout l’édifice de protection des droits fondamentaux. En remettant en cause les droits des femmes à disposer de leur corps, vous introduisez l’idée que l’État a le droit de légiférer sur les comportements sociaux liés à la reproduction donc à la sexualité et vous touchez à la question fondamentale de la famille, en introduisant l’idée d’un modèle unique de la famille traditionnelle.

La progression des droits des femmes en Europe et dans le monde est une condition nécessaire pour la libération des forces, des énergies et des libertés pour tous les humains. C’est la voie qui permettra de construire un modèle politique et sociale qui réponde aux défis majeurs et urgents devant lesquels nous sommes: l’égalité sociale, la redistribution des richesses et la question de l’environnement.

Les hommes ont tout à gagner à ce que les relations femmes/hommes ne soient plus fondées sur des rapports de violences. Les hommes sont aussi des victimes d’un modèle imposé et, bien qu’ils jouissent d’un statut privilégié, de plus en plus d’hommes sont à l’étroit dans ce modèle qui ne correspond pas à l’évolution du monde.

Propos recueillis par Mailys Ardit 50-50 magazine

Photo manifestation contre le congrès Vérone  

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