Articles récents \ Île de France \ Société Fazia Diani : « J’ai prêté serment pour soigner des malades et je suis contrainte de les renvoyer chez elles/eux faute de moyens ! »

 

L’Île-de-France est la région la plus sévèrement touchée par l’épidémie. À l’heure actuelle, on comptabilise 6 116 décès au total dans la région avec 92 morts ces dernières 24 heures. Actuellement, 1 502 personnes sont en réanimation. Pour les soignant.es en première ligne face au Covid-19, travailler tout en protégeant sa santé et celles de ses proches est une épreuve quotidienne. Rencontre avec Farah Foule, aide-soignante et Fazia Diani, docteure urgentiste. Elles expriment leurs colères, leurs peurs et leurs espoirs.

Les masques restent toujours une denrée rare pour le personnel soignant. Fazia Diani, docteure à l’hôpital Henri-Mondor, déplore le manque de moyens de protection qui menace sa santé et celle des patient.es « Les masques sont un outil indispensable pour faire face à l’épidémie, nous sommes constamment au contact de patient.es atteint.es du Covid-19 mais ne disposons que de deux à trois masques par jour, c’est insuffisant quand on sait la rapide faculté du virus à se transmettre ». Toutefois, elle s’estime chanceuse : « une de mes collègues qui exerce au sein d’un hôpital des Hauts-de-Seine s’équipe avec des masques périmés datant de 2012 à 2018 ».

Farah Foule, aide-soignante dans une clinique en Île-de-France, dénonce une « hiérarchisation » de la distribution de masques: « pour obtenir un masque, les aides-soignantes sont dans l’obligation de remplir une fiche de liaison où doit être inscrit nom, prénom, fonction, service, date du jour, heure ». Elle regrette que les masques et les gants soient en priorité réservés aux docteur.es et infirmiers.es. Révoltée, elle rappelle : « quand on aborde le milieu hospitalier, on pense aux médecins et aux infirmier.es, mais celles qui sont du matin au soir auprès des patient.es, ce sont nous : les aides-soignantes. La/le docteur.e passe une fois dans la journée pour établir un diagnostic, l’infirmière passe deux fois pour administrer les médicaments prescrits, mais l’accompagnement quotidien, c’est nous et nous ne sommes pas protégées ». Pour Fazia Diani, le gouvernement doit prendre ses responsabilités et gérer ce manque de moyens. « Il n’y aura pas de solution d’amélioration si l’Etat délivre du matériel au compte-gouttes » conclue t-elle.

« J’ai prêté serment pour soigner des malades et je suis contrainte de les renvoyer chez elles/eux faute de moyens ! »

Conséquences du flux inhabituel de patient.es aux services des urgences : elles/ils sont contraint.es d’attendre des heures avant leur prise en charge. Fazia Diani tire la sonnette d’alarme : « cette situation est scandaleuse. En raison de la saturation des urgences, je me mets à renvoyer les patient.es, faute de moyens et d’équipements. On fait avec les moyens du bord, des brancards sont mêmes installés dans les couloirs faute de places, c’est inadmissible. Les patient.es sont devenus des pions, nous n’avons plus les moyens nécessaires pour assurer la sécurité et la dignité des malades » s’insurge-t-elle. Un hôpital à bout de souffle, désorganisé, fragilisé, plongé dans un gouffre. Elle lance un cri d’alarme : « depuis le début du Covid-19, il n’y a pas eu d’organisation, on travaille dans l’improvisation. On fait tourner les équipes comme on peut. Aujourd’hui, une infirmière est amenée à faire le travail d’un.e docteur.e, une aide-soignante à faire celui d’un.e infirmier.ere… Il n’y a plus de règles, c’est l’usine, on carbure sans aucun répit, on se retrouve à faire du travail à la chaîne, et la conséquence est dramatique : nos patient.es sont déshumanisé.es. C’est décourageant ». Elle poursuit : « je n’ai pas fait médecine pour faire des choix de vie ou de mort sur quelqu’un. J’ai prêté serment pour soigner des malades et je suis contrainte de les renvoyer chez elles/eux faute de moyens ! »

 « En me rendant au travail, ma seule question n’est pas de me dire, est-ce que je vais attraper le virus, mais quand est-ce que je vais l’avoir ? »

Touché.es par le manque d’effectifs, les soignant.es sont épuisées. Le rythme de travail devient de plus en plus critique et la peur pèse lourd sur le moral. Farah Foule, angoisse chaque jour d’être porteuse du virus et de le transmettre à sa fille âgée de sept ans: « en me rendant au travail, ma seule question n’est pas de me dire, est-ce que je vais attraper le virus, mais quand est-ce que je vais l’avoir ? Lorsque je rentre chez moi, je désinfecte plusieurs fois la maison, la voiture, pour ne pas mettre en danger mon enfant. La psychose règne ».

À l’hôpital, les soignant.es ont peu de jours de repos, travaillent les week-ends, ont de très longues journées et font face à un « ennemi invisible », ces facteurs accroissent leur état de stress. Fazia Diani exprime son inquiétude : « c’est inquiétant parce qu’on est face à un virus inconnu qui évolue très rapidement sur les victimes. Un.e patient.e atteint.e du Covid-19 qui se portait bien, peut se trouver dans un état critique engageant son pronostique vitale, quelques heures après. Moralement, c’est difficile, on se dit que quelque chose nous échappe ». La doctoresse urgentiste est aussi confrontée à la détresse des patient.es et des familles : « c’est douloureux pour les personnes en fin de vie, qui n’ont pas le droit à un baiser, à un dernier au revoir ».

« Chaque attention nous touche et nous donne la force de poursuivre le combat »

Heureusement, en ces temps d’épidémie, la solidarité, l’entraide, les marques de sympathie, les messages d’encouragement aident le personnel soignant à garder le moral. Farah Foule évoque  : « les douceurs de la boulangère qui chaque matin livre croissants et pains au chocolat ». Fazia Diani, se dit émue par les dons d’équipements sanitaires, mais aussi par les dessins d’enfants reçus, les chocolats et les fleurs : « chaque attention nous touche et nous donne la force de poursuivre le combat ». Dans cette lutte, toutes les aides sont les bienvenues. Mais, Fazia Diani rappelle surtout l’importance du confinement et des gestes barrières : « le coronavirus touche toutes les tranches d’âge. Il y a encore beaucoup trop de gens dans les rues. Tout à l’heure dans un stade, j’ai pu voir 30 jeunes jouer au football, c’est compliqué de réduire massivement le virus si les citoyen.nes ne prennent pas les mesures nécessaires. Dans cette crise sanitaire, nous devons tou.tes être responsables ».

Son dernier mot : « restez chez vous ! »

Sabiha Zinbi 50-50 magazine

print