Articles récents \ Culture \ Arts Un art au féminin ou un art au masculin ?

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Si les artistes femmes ont été si peu nombreuses à être retenues par l’histoire de l’Art et donc, par essence, reconnues, c’est que leur parcours a été jalonné d’obstacles et d’a priori tenaces, et ce, encore de nos jours. En effet, les critiques d’art de l’époque affirmaient “qu’une bonne peinture ne peut être que masculine” car “la femme de génie n’existe pas, puisque quand elle existe, c’est un homme”, que “l’art des hommes est universel alors que celui des femmes, conditionné à leur genre”.

Voilà qui était donc affirmé, jugé et acté par ces messieurs envers ces dames désireuses de se faire reconnaître en tant qu’artistes. De ces postulats quelque peu misogynes, est donc né un art féminin cantonné à des styles et à des critères bien définis. Pour celles qui ont réussi à entrer dans l’Académie royale de peinture et de sculpture, institution créée en 1648 par Louis XIV, leur enseignement était différent de celui reçu par les hommes. Elles n’étaient autorisées à peintre que des portraits sous forme de buste, des natures mortes ou des thèmes religieux. Il leur était interdit de peindre des hommes ou des femmes nu.es pour des raisons de bonnes mœurs. Aux hommes, les arts majeurs à savoir la peinture de genre et d’histoire, l’architecture et la sculpture ; aux femmes, les arts mineurs c’est-à-dire le figuratif (la mosaïque, l’orfèvrerie, la tapisserie et les peintures sur petits formats). L’Académie royale de peinture et de sculpture décidait qui était artiste ou pas, et de manière générale, ce qui devait être peint, par qui et comment.

Le jugement sur leur ouvrage a été délibérément distinct de celui des hommes puisqu’on estimait que la femme peignait, avant tout, avec une sensibilité plus exacerbée du fait de son caractère plus émotif, de son âme plus impressionnable et de sa personnalité plus fine et délicate. Jugée amatrice, la peintresse peinturlurait, s’amusait, se divertissait en simple dilettante devant son chevalet et sa palette. Son travail n’était donc pas pris au sérieux. A la Révolution française, ces dames sont exclues purement et simplement de cette institution et ne pourront y accéder de nouveau qu’en 1897 sans concourir pour autant au fameux Prix de Rome, passeport vers la notoriété et reconnaissance. Notons au passage qu’elles ne furent que 15 femmes à suivre l’enseignement de cette académie, leur nombre étant volontairement limité.

Vers la fin du 19ème siècle, les femmes artistes commencent à s’émanciper de la tutelle masculine et les Suffragettes se font entendre. Certaines artistes vivent et voyagent ensemble. Elles peuvent enfin peindre des nu.e.s et continuent de se former dans des ateliers privés puisque l’Académie des Beaux-arts leur est toujours interdit d’accès. Des expositions dédiées uniquement aux femmes artistes se développent en Europe et aux États-Unis. Certaines vivent de leur travail en devenant copistes pour les églises ou les mairies ou en vendant leurs œuvres dans des salons et expositions.

La réappropriation du langage et de l’image

C’est vers les années 1970, que l’art féminin prend une tournure différente de sens. Il s’engage, est plus revendicatif et le corps devient le support de l’œuvre. Les femmes artistes souhaitent alors s’éloigner des codes masculins, imposés depuis toujours et s’approprient alors leur propre art en créant un art à leur image. L’art corporel et la vidéo deviennent leur terrain de créativité. La réappropriation du langage et de l’image ainsi que celle du corps par les femmes et pour elles devient le thème principal de leurs créations jusqu’à nos jours.

En 2020, parmi les artistes vivant.es les plus coté.es, il n’y a aucune femme dans le classement des 15 premier.es artistes. Dans le top 100 des artistes répertorié.es par Artprice, 12 femmes sont cataloguées. Jenny Saville est l’artiste vivante la plus chère avec une toile vendue à 12,4 Mio Usd soit plus de 7 fois moins qu’une œuvre de Jeff Koons (91 Mio Usd). En France, 60% des artistes diplômé.es sont des filles. Elles ne représentent que 15% des collections publiques. Au Musée du Louvre, 42 toiles peintes par des peintresses sont exposées sur un total de plus 5000 œuvres.

Il semblerait donc qu’il existe-t-il encore de nos jours une résistance à la reconnaissance des œuvres créées par des femmes et qu’une différence de jugement et d’appréciation entre œuvres masculines et féminines perdure.

Rencontre avec Nivèse Oscari, seule artiste féminine du mouvement artistique de l’École de Nice.

Pourquoi êtes-vous considérée comme la seule et unique femme de l’École de Nice ?

Je dois mon intégration au groupe de l’École de Nice au critique d’art Pierre Restany, au poète Jacques Lepage et au galeriste Alexandre de Lasalle, ce qui a provoqué pas mal de jalousie. Certains ne voulaient pas qu’une femme intègre ce mouvement en vogue dans les années 60-70 même si j’avais travaillé avec les plus grands comme César.

Vos œuvres ont-elles la même côte que celles de vos homologues masculins ?

Quand j’ai exposé à New York, je n’ai pas ressenti cette différence ni en terme de traitement ni en terme de côte. Mais en France, oui. Les œuvres de mes amis artistes du mouvement de l’École de Nice comme Ben, Arman ou Sosno sont bien plus cotées que les miennes. Déjà, leur travail est plus exposé et médiatisé. Je n’ai toujours pas de page Wikipédia par exemple alors que je fais partie de cette aventure depuis plus 30 ans.

Dans l’univers macho qu’est celui de l’art, les femmes sont tout de même de plus en plus nombreuses à s’imposer et à bousculer ce monde conservateur. Il faut continuer de se battre pour arriver à la même reconnaissance.

Est-il vrai qu’encore en 2021 vous recevez des courriers adressés au nom de Monsieur Nivèse Oscari ?

Mon prénom est peu usité. Depuis 1973 que je suis artiste, un nombre incalculables de courriers m’a été adressé au nom de Monsieur Nivèse Oscari. C’est bien la preuve que l’art est bien plus acceptable quand il est fait par un homme que quand il s’agit d’une femme surtout lorsqu’il s’agit de sculptures monumentales nécessitant de la force physique. Même la mairie de Nice qui m’a pourtant acheté des œuvres, continue de m’adresser des courriers au nom de Monsieur…

Pensez-vous que le monde de l’art juge différemment le travail d’une femme de celui d’un homme ?

Quand nous travaillons dans l’atelier, nous sommes livré.es à nous même. Lors des expositions, c’est là que ça se gâte. L’empathie est toujours plus forte pour « un mâle » même si leur travail n’est pas à la hauteur.

De manière générale, les hommes sont plus libres que les femmes car ils disposent de plus de temps pour travailler ou pour se rendre dans tous les endroits utiles à la réflexion. Quant aux femmes, une certaine forme d’esclavagisme est toujours présent de nos jours: enfants, courses, travail… Que reste-t-il comme temps pour exercer en tant qu’artiste ? De plus, si vous êtes douée et jolie, la jalousie vous tombe dessus comme un couperet.

Laurence Dionigi, 50-50 Magazine

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