Articles récents \ DÉBATS \ Contributions Sofia Mauricio Bacilio : « Depuis la pandémie, un grand nombre de patron·nes leur ont tout bonnement interdit de sortir » 2/2

Sofia Mauricio Bacilio, leadeuse historique des travailleuses domestiques au Pérou, a connu les affres de la domesticité dès sa plus tendre enfance. A travers la lutte infatigable qu’elle mène depuis près de 40 ans, c’est désormais dans les institutions et les mentalités poussiéreuses qu’elle fait du ménage. Membre du conseil d’administration de l’ONG Asociación Grupo de Trabajo Redes – La Casa de Panchita, qui se consacre à la défense des droits des travailleuses domestiques et se bat pour l’éradication du travail domestique infantile, Sofia Mauricio Bacilio est également directrice et animatrice du programme radio No somos invisibles (Nous ne sommes pas invisibles), qui s’adresse aux travailleuses domestiques et aux familles de mineur·es en service domestique. Dans cet entretien, elle nous livre son histoire et porte à notre connaissance les conséquences dramatiques de la crise sanitaire du Covid-19 sur les travailleuses domestiques, opprimées parmi les opprimé·es.

Dans le travail domestique salarié, en particulier dans la modalité résidente, les patron·nes disposent d’un pouvoir de contrôle sur la liberté de circulation de leurs employées sans commune mesure dans les autres secteurs d’activité. Comment la question des sorties des travailleuses domestiques a-t-elle été gérée par les patron·nes péruvien·nes depuis le début de la pandémie ?

Depuis la pandémie, un grand nombre de patron·nes leur ont tout bonnement interdit de sortir, même pour voir une proche malade ou pour veiller et enterrer leurs morts, sous prétexte du risque de contagion. Et c’est encore le cas aujourd’hui : elles/ils ne les laissent pas sortir à moins qu’elles ne fassent un test PCR. Mais jusqu’à récemment, ce test coûtait environ 300 soles ! Cela représente le tiers du salaire minimum péruvien, que beaucoup de travailleuses domestiques ne gagnent même pas. Nous avons reçu des témoignages de travailleuses domestiques qui ne sont pas sorties depuis des mois, voire plus d’un an !

Il y a aussi celles qui sortent, tombent malades et ne retrouvent pas leur place ensuite parce qu’on les a remplacées entre temps, ou celles qui tombent malades au travail et sont  licenciées arbitrairement, dans la plupart des cas sans indemnités. Il y a les patron·nes qui peuvent payer mais ne veulent pas, et puis il y a celles/ceux qui veulent mais ne peuvent pas, parce que la pandémie a affecté tout le monde.

On a vraiment affaire à une logique de « deux poids deux mesures » en ce qui concerne les restrictions sur les sorties, puisque les patronnes n’ont aucun problème à les envoyer faire les courses ou promener le chien… Ce n’est que lorsqu’elles demandent à sortir pour rendre visite à leur famille qu’elles/ils agitent le chiffon rouge du coronavirus pour leur opposer une fin de non-recevoir…

C’est plus une question de contrôle qu’une question de prophylaxie, n’est-ce pas ?

Oui, exactement. Par ailleurs, avec le télétravail, les patron·nes étaient également présent·es à la maison 24 heures sur 24, ce qui s’est traduit par un contrôle accru sur les travailleuses domestiques et leur santé mentale s’en est ressentie.

Personne ne pense à la santé mentale de ces femmes, ni à celle de leurs enfants, et rien n’est fait pour qu’elles/ils ne pensent pas que leur mère les a abandonné·es… Non, on ne leur parle que pour leur assigner du travail. Il y a de l’empathie pour les patron·nes surmené·es, mais aucune pour les travailleuses domestiques qui doivent s’occuper d’elles/eux au détriment de leur propre famille et de leur propre santé mentale et physique. Personne ne prend soin de celles qui prennent soin des autres.

Et si elles osent se plaindre, les patron·nes les menacent de licenciement, allant jusqu’à instrumentaliser les migrantes vénézuéliennes : « tu sais où est la porte, nous n’aurons aucune difficulté à te trouver une remplaçante, il y a des milliers de Vénézuéliennes qui attendent là dehors ». Les  Vénézuéliennes sont maintenant comme nous autrefois, les migrantes de l’intérieur, la classe des corvéables à merci, qu’on instrumentalise pour obliger les Péruviennes à accepter des conditions de travail et de vie indignes, sous peine de perdre le peu qu’elles ont.

De mon point de vue, il n’y a pas seulement eu une pandémie virale, mais aussi une pandémie sociale, une pandémie de précarisation des travailleuses domestiques et de recul de leurs droits.

L’association AGTR a réalisé une étude qui a montré que 68 % des travailleuses domestiques péruviennes se sont retrouvées sans aucune source de revenus pendant le premier confinement et que 82 % de ce secteur n’a reçu aucune aide de l’État depuis le début de la pandémie. Comment expliquez-vous un tel échec institutionnel ?

Théoriquement, les travailleuses domestiques avaient droit à deux aides exceptionnelles de solidarité, mais la plupart ne les ont pas touchées, en raison d’une série de problèmes logistiques qui n’ont pas permis de couvrir ce secteur de la population. L’État a contacté certaines organisations de travailleuses domestiques, mais l’AGTR n’en faisait pas partie, pour une raison inconnue. Il n’y a eu aucune transparence sur le processus de sélection de ces organisations, qui se sont en outre comptées sur les doigts de la main.

Nous avons réalisé l’enquête que vous mentionnez, sur la base de laquelle nous avons envoyé des lettres à plusieurs ministères pour les alerter sur la situation catastrophique de ce secteur de la population. Les seuls qui nous ont répondu ont conditionné la distribution de quelques paniers d’aide alimentaire à des exigences abracadabrantes au vu de l’urgence de la situation : il fallait envoyer au préalable une liste des noms des travailleuses à qui nous allions distribuer un panier, leur faire signer et prendre des photos de la livraison du panier… Beaucoup de travailleuses domestiques avaient peur de venir chercher leurs denrées, car elles pensaient que c’était une arnaque, c’était un contexte de grande incertitude et de suspicion. Et le temps que nous négociions avec les ministères et que nous coordonnions les livraisons, certaines étaient rentrées dans leur village natal, d’autres étaient décédées…  Tout ceci a occasionné une énorme charge de travail pour quelques miettes.

Et c’est précisément dans ce contexte de régression sociale qu’a enfin été adoptée la loi pour laquelle vous vous battiez depuis des décennies, accordant aux travailleuses domestiques des droits sociaux dont elles étaient jusqu’alors privées, comme le salaire minimum ou les 30 jours de congés payés. Diriez-vous donc que la gestion de la question du travail domestique rémunéré par l’État péruvien va plutôt dans le bon sens ?

Cette pandémie a produit des effets paradoxaux pour ce secteur : d’un côté, elle a joué un rôle d’amplificateur, elle a donné plus de visibilité aux injustices infligées aux travailleuses domestiques, mais en même temps, elle nous a fait revenir au moins cinquante ans en arrière. La loi 31047, promulguée en octobre 2020, représente sans aucun doute une réelle avancée, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Il est important de garder à l’esprit que les lois ne s’appliquent pas d’elles-mêmes, qu’elles ont besoin de l’intervention de l’État pour être appliquées. Il faut des politiques publiques volontaristes pour communiquer massivement sur la nouvelle norme, des sanctions pour les patron·nes qui ne la respectent pas, des services publics qui prennent en compte la réalité des travailleuses domestiques, notamment leurs horaires, etc… Pour l’instant, nous ne voyons rien de tout cela. Bien qu’il y ait des progrès, on ne nous en a en aucun cas fait cadeau ; chaque petite avancée a été le résultat d’une lutte de longue haleine.

L’État a une dette énorme envers les travailleuses domestiques. Et pendant la pandémie, les services de l’État ne se sont pas du tout améliorés, ils ont même été suspendus, abandonnant des milliers et des milliers de travailleuses domestiques à leur sort, les privant de toute possibilité de porter plainte contre les patron·nes qui les ont licenciées sans leur payer leur dû. Le Ministère du travail a organisé des forums en ligne, généralement le lundi de 9h à 14h, c’est-à-dire aux heures où les travailleuses domestiques sont en service. Qui peut bien se permettre de rester tout ce temps ? Il faut demander l’autorisation à sa/son patron·ne, et même si on a la chance de l’obtenir, il faut dépenser ses données mobiles… Tout cela pose une question : par et pour qui ces événements sont-ils pensés ?

Ce qu’on voit, surtout, ce sont des mesures populistes qui permettent au gouvernement de redorer son blason à peu de frais, à grand renfort de communication publique sur les actions menées en faveur des pauvres petites travailleuses domestiques, mais ce sont des mesures qui ne correspondent pas aux besoins réels du secteur.

Se poser en défenseuse/défenseur des travailleuses domestiques semble être devenu une stratégie populiste assez répandue dans la région, n’est-ce pas ? Déjà en 2003 en Bolivie, le gouvernement neolibéral de Gonzalo Sanchez de Lozada, dont la cote de popularité était alors en chute libre, avait promulgué la loi pour lesquelles les syndicats de travailleuses domestiques du pays se battaient depuis 11 ans.

Au Pérou, quelque chose de très révélateur s’est produit l’année dernière, peu de temps après le début de la pandémie de Covid-19. Le gouvernement de l’époque, sans consulter ni informer les organisations de travailleuses domestiques de la société civile, nous a prises par surprise le jour de la fête des mères en publiant le décret législatif 1499, qui modifiait plusieurs articles de la loi n° 27987 dite « des travailleurs domestiques », promulguée en 2003. Mais c’était un document totalement redondant avec la réglementation déjà en vigueur. Par exemple, au lieu d’enfin nous accorder le droit au salaire minimum, qui était le problème de fond, ce décret législatif se contentait de mentionner que le salaire devait être négocié entre les deux parties ; or, c’était déjà ce qu’établissait la loi 27987 ! Et dans les faits, on sait très bien ce que ça signifie : la majorité des travailleuses domestiques est rémunérée en-deçà de ce seuil, injustice qui a été exacerbée par la crise sanitaire… Ce décret fixait également un plancher de 18 ans pour le travail domestique, sans proposer d’alternative pour les adolescent·es. Prendre une telle mesure en pleine pandémie, alors que le travail des enfants était en plein boom du fait de la nécessité économique, cela n’avait aucun sens… C’était purement cosmétique pour s’acheter à peu de frais une image de gouvernement qui se préoccupe du petit peuple…

La campagne électorale présidentielle a été marquée par une grande incertitude, avec le risque de voir arriver à la tête du pays Keiko Fujimori, fille de l’ex-chef d’État autoritaire Alberto Fujimori, lequel a laissé le pays à feu et à sang sous prétexte de combattre la guérilla du Sentier Lumineux dans les années 1990. Pour les opprimé·es historiques du pays, dont les travailleuses domestiques font indéniablement partie, l’enjeu était de taille. Pensez-vous que le gouvernement de Pedro Castillo, parfois surnommé « le Evo Morales du Pérou », va changer la donne pour les travailleuses domestiques ?

Avant même la crise du Covid, la situation politique au Pérou était déjà très compliquée. Le quinquennat de 2016 à 2021 a été très critique pour notre pays. En seulement cinq ans, nous avons connu deux vacances présidentielles et quatre présidents, la dissolution du Congrès et, pour finir, l’arrivée de la pandémie Covid-19. C’est dans ce contexte que se sont tenues les dernières élections présidentielles. Ça a effectivement été un processus très intense et anxiogène, car la perspective de l’arrivée de Keiko Fujimori, au pouvoir a ravivé la peur de la guerre interne des années 1980-1990. L’incertitude s’est même poursuivie après le résultat du second tour, puisque Keiko Fujimori et toute la droite corrompue du pays se sont alliées et ont fait tout leur possible pour ne pas reconnaître la victoire électorale de Pedro Castillo.

Jusqu’à présent, au Pérou, aucun gouvernement ne s’est véritablement intéressé aux travailleuses domestiques, mais avec l’arrivée de Pedro Castillo au gouvernement, j’ai l’espoir de jours meilleurs à venir pour ce secteur de la population et les autres opprimé·es du pays. Mais il est difficile de se prononcer pour le moment et nous savons d’expérience qu’il ne faut pas crier victoire trop vite.

Pourquoi lancez-vous une campagne internationale de collecte de fonds ?

Je voudrais lancer un appel aux citoyen·nes de mon pays ainsi qu’à la communauté internationale : nous avons besoin de votre soutien ainsi que de celui de nos États pour continuer à avancer dans notre travail de lutte pour les droits des travailleuses domestiques et pour l’éradication du travail infantile dans les Amériques, afin que chaque enfant puisse pleinement profiter de cette étape de sa vie. Nous avons les convictions et l’engagement, mais nous avons aussi besoin de ressources pour pouvoir générer un véritable changement. C’est pourquoi nous souhaitons lancer une campagne internationale de collecte de fonds afin d’acquérir un local permanent pour La Casa de Panchita. Disposer d’un lieu sûr pour accueillir les travailleuses domestiques qui ont subi des injustices ou des maltraitances et leur offrir un soutien juridique et émotionnel, voire un foyer temporaire, serait un grand pas en avant.

Propos recueillis par Laura Carpentier-Goffre, sociologue,  autrice d’une thèse sur le travail domestique gratuit et salarié au Pérou et en Bolivie

Si vous souhaitez soutenir les travailleuses domestiques du Pérou, vous pouvez faire un don ici.

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