Politique Le parti politique suédois « Initiative Féministe » a 5 ans

Pays le plus égalitaire, la Suède ? Voire ! Des féministes ont décidé de chausser de nouvelles lunettes, celle du genre, pour scruter la réalité de la société suédoise. Présent aux élections municipales et législatives de septembre 2010, le jeune parti va-t-il se faire une place dans le paysage politique ?

En avril 2005, est né le parti féministe suédois, Initiative Féministe, ou « Feministiskt Initiativ » (F!). Cette formation politique rassemble divers courants féministes, notamment des féministes réformistes des années 70 (libérales), des féministes radicales (théoriciennes du queer), et des féministes de gauche (anti-capitalistes et écologistes). Initiative Féministe est née du constat amer d’un fossé entre la réputation de la Suède, considérée comme le pays le plus égalitaire du monde, et les situations vécues par les femmes et les hommes. Son objectif est d’adopter des « lunettes de genre » pour analyser la société contemporaine et poser les bases d’une politique féministe.
L’apparition d’Initiative Féministe est historiquement liée aux combats féministes du début du XXe siècle pour l’égalité, le droit de participer à la vie politique ou de travailler, mais elle s’inscrit également dans la lignée des groupes de pression (où les femmes étaient nombreuses) luttant tantôt pour la paix (juste avant la Seconde Guerre mondiale), tantôt contre le nucléaire (à partir des années 1970), et pour l’égalité salariale et politique (particulièrement dans les années 1980 et 1990). Initiative Féministe s’inspire enfin largement des études de genre (Gender studies ) diffusées en Suède à partir des années 1990.

L’égalité entre hommes et femmes : une notion consensuelle sans substance
Ces mouvements et courants ont eu tendance à s’institutionnaliser au sein de l’État social-démocrate suédois qui défend un égalitarisme porteur d’une réflexion sur les questions du genre, ce qui a amené un certain nombre de lois et de mesures favorisant l’émancipation des rôles traditionnels de sexe dans tous les domaines de la vie. L’intégration des revendications des féministes par l’État passe cependant par un changement de vocabulaire : on ne parle plus de féminisme mais de « travail pour l’égalité ».
En arrivant en Suède, une observatrice extérieure pourra remarquer rapidement que l’égalitarisme est une question bien actuelle. Le terme jämställdhet est employé fréquemment par tout le monde, et désigne spécifiquement « l’égalité entre hommes et femmes » (à distinguer de jämlikhet, « l’égalité », au sens large). La question de l’égalitarisme semble constituer une question plus morale que politique. Tous les partis sont pour l’égalité (jämställdhet), des chrétiens démocrates aux communistes, en passant par les libéraux, les conservateurs, et les sociaux-démocrates. Le terme est chargé positivement et non contestable.

La triste réalité de l’inégalité
Mais malgré l’omniprésence de la rhétorique égalitariste et l’implication de l’État suédois dans les politiques d’égalité entre les sexes, les féministes suédoises ne sont satisfaites ni de la situation actuelle, ni de l’évolution de celle-ci, considérée comme trop lente. Bien que l’affirmation de l’égalité théorique entre les sexes semble avoir convaincu le plus grand nombre que les hommes et les femmes sont égaux en pratique dans la société suédoise (la réputation de la Suède, toujours dans les premiers des classements internationaux dans ce domaine, semble aller dans ce sens), les militant-e-s féministes parlent de « fossé » entre l’image de l’égalité des sexes en Suède et les situations vécues par les femmes.  Celles-ci sont toujours globalement subordonnées à la maison, au travail et dans la vie publique. Il s’agit de sexualité, de violence, de santé, d’indépendance financière. Sur le marché du travail, les salaires féminins sont encore inférieurs à ceux des hommes, et les métiers les moins valorisés sont majoritairement exercés par des femmes. Tout ce qu’on attend des femmes et des hommes en fonction de leur sexe, ce qui constitue une part importante des discriminations, est encore masqué, « malgré » et peut-être « à cause de » l’ancrage de l’idée d’égalité en Suède.

Partager équitablement le gâteau
Initiative Féministe constate ces inégalités, et promeut une politique qui rééquilibre les deux sexes. Concrètement, cela signifie que le « gâteau » ne peut pas grandir sans limite : les hommes doivent diminuer la taille de leur part pour que celle des femmes puisse atteindre la moitié. Par exemple, l’idéologie égalitariste semble paradoxalement bloquer la résolution de l’écart des salaires entre les sexes (environ 8% en Suède, toutes choses égales par ailleurs). Au nom de la lutte contre les discriminations, on refuse les trois solutions à ce problème : soit la diminution des salaires des hommes au niveau de ceux des femmes, soit le gel des salaires des hommes jusqu’à ce que les femmes rattrapent l’écart, soit l’augmentation directe des salaires des femmes si ceux des hommes stagnent. La politique d’égalité mène ici dans l’impasse.

Des soutiens prestigieux et une notoriété grandissante
Après des débuts difficiles (l’accueil a été déplorable, avec de nombreuses attaques violemment anti-féministes dans les médias suédois), les résultats d’Initiative Féministe aux élections sont en augmentation : aux législatives de 2006, le parti n’obtenait que 0,68 %, soit un peu moins de 40 000 voix. Aux élections européennes de 2009, Initiative Féministe, menée par Gudrun Schyman a obtenu 2,22 % des votes, soit plus de 70 000 voix. Le parti reçoit par ailleurs le soutien moral et financier de personnalités comme Jane Fonda ou encore le compositeur et ex-membre du groupe pop ABBA, Benny Andersson. Avec un parcours qu’elle espère similaire à celui du parti écologiste (entré au Parlement suédois sept ans après sa création, en 1988), Initiative Féministe poursuit ses trois missions d’activisme, d’éducation populaire et d’initiative parlementariste pour faire entendre sa perspective novatrice.

Pour plus d’informations : le site d’Initiative Féministe comporte de nombreux textes en plusieurs langues. www.feministisktinitiativ.se

Élise Devieilhe, Université de Caen.
Auteure d’un mémoire de Master 2 Recherche en sociologie,  » Les théories féministes devant le défi global de l’ère technoscientifique. Le cas du premier parti politique féministe : Initiative Féministe, en Suède », sous la direction de Didier Le Gall, 2007.