Contributions Les femmes et la crise


Anne-Marie Grozelier observe que la crise frappe d’abord les hommes, qui en sont responsables car ils détiennent tous les leviers de pouvoir, mais menace les femmes. Or ne peut-on imaginer une sortie de crise qui bouleverse la donne ?


Les hommes premières victimes de la crise

Le premier effet de la crise est évidemment une augmentation du chômage avec le ralentissement de l’activité et les fermetures d’entreprise. Le chômage a augmenté en France, mais il a frappé plus durement les hommes. Les femmes ont été relativement épargnées. Au début, durant la première année, les hommes ont d’avantage grossi les rangs des chômeurs (+28 %) que les femmes (+10,6 %). Un an après les écarts hommes / femmes se sont réduits mais ils demeurent. Comparés à leurs points le plus bas, le chômage des hommes a augmenté de 43 % (décembre 2009 / février 2008) et celui des femmes de 20 % (décembre 2009 / juin 2008) (1).

L’explication de ce phénomène est simple : le ralentissement de l’activité économique et les destructions d’emplois se concentrent dans les secteurs où les femmes sont moins présentes : l’industrie et plus particulièrement l’automobile, le BTP, les transports de marchandise. Les emplois féminins se rencontrent d’avantage dans les secteurs des services, relativement épargnés par la crise économique, la santé, l’éducation, le secteur public. Ainsi par le jeu de la ségrégation de l’emploi les femmes semblent pour l’instant d’avantage protégées.

Originalité de la situation, si la tendance devait se poursuivre on vivrait une autre révolution : les hommes à la maison les femmes au travail.

Attention au retour de bâton contre l’emploi féminin

Cependant, les femmes ne sont pas à l’abri. Étant d’avantage concernées par le temps partiel contraint et les contrats précaires, elles pourraient être atteintes par les fins de contrats ou leur non-renouvellement, par les réductions d’horaires et le passage à temps partiel, signe de réduction de salaire. Déjà, on voit ces tendances s’accentuer et la proportion de femmes à temps partiel augmenter.

En tout cas, un constat ne fait pas de doute, il n’y a pas beaucoup de femmes parmi les traders, parmi les experts financiers, parmi les gestionnaires de portefeuille. Au fait, en quelle année les femmes ont-elles été admises à pénétrer dans le temple du système, la Bourse ? Il n’y a pas si longtemps, c’était en 1967. Dans ces secteurs, les femmes sont peu concernées par les effets de la crise pour la bonne raison qu’elles n’ont jamais accédé à ces emplois. Idem pour la baisse de revenus liée à la remise en cause des bonus, stock options et autres parachutes dorés : l’impact a été plus que faible pour elles.

Les hommes premiers responsables de la crise

La crise est le résultat d’un modèle de développement défini et pris en main par les hommes. Il n’y a qu’à voir la prééminence des hommes dans tous les lieux de décision y compris les plus stratégiques. Tous les gourous et experts en management qui s’expriment dans les medias sur la crise, qui l’analysent, préconisent des solutions et font des prévisions sont quasiment uniquement des hommes. Au moins chez les anciens il y avait la Pythie de Delphes…

Plus généralement les femmes sont tenues à l’écart des lieux où se prennent les décisions stratégiques. L’encadrement dans les sociétés cotées en bourse est peu féminisé. En 2009, on a observé un recul des femmes dans l’encadrement au sein de ces sociétés. Dans les conseils d’administration cela stagne. Plus de la moitié des CA sont composés uniquement d’hommes. Idem dans les comités exécutifs. Le nombre de femmes qui ne participent à aucun comité est en forte hausse. Or c’est dans ces comités que se prennent toutes les décisions stratégiques.

La sortie de crise aux dépens des femmes ?

Dans ce contexte où les lieux de décision économique se ferment aux femmes, on peut craindre que la sortie de crise ne se fasse à leurs dépens. N’oublions pas que toutes les expériences réussies de diversification de l’emploi féminin se sont développées dans des contextes de croissance forte où, la main d’œuvre devenant rare, on se tournait vers les femmes. C’est ainsi que sont arrivées les femmes dans les métiers qualifiés du BTP ou dans des secteurs de haute qualification où la volatilité de la main d’œuvre amenait les responsables à se tourner vers les femmes ingénieurs, plus stables. Tout cela risque d’être remis en cause.

Nous sommes devant une crise des valeurs qui ont prévalues ces dernières décennies et qui nous ont amenés à ce fiasco : l’individualisme, l’esprit de compétition, la loi du plus fort, la prise de risque excessive, l’abandon de toute réglementation, de toute forme de solidarité construite, la réduction des services publics. Derrière ces valeurs, on a promu une conception de la compétition économique comme une forme agressive de conquête de marchés par tous les moyens, y compris par la guerre économique. N’est-ce pas le moment de réfléchir à une voie de sortie vers une nouvelle société qui reposerait sur une conception de la vie plus proche de la manière dont les femmes conçoivent le monde : approches plus coopératives et moins d’esprit de compétition, orientation sur des choix collectifs, le long terme, les régulations, une certaine qualité de vie où activité professionnelle et vie familiale se côtoient harmonieusement. C’est une hypothèse que je soumets à la réflexion. Ne pourrait-on s’inspirer de l’exemple islandais ? Comme le relatait un article du très sérieux Financial Time : « Il est urgent de faire progresser les femmes jusqu’aux plus hautes fonctions. C’est le meilleur moyen d’éviter la prochaine crise. »

1- Françoise Milewski, « Chômage et emploi des femmes dans la crise en France », La Lettre de l’OFCE 318, mai 2010.

Anne-Marie Grozelier, secrétaire générale de LASAIRE

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