Articles récents \ Monde Masculinisation des naissances à l'Ouest des Balkans et au Sud du Caucase « Il faut absolument que les autorités s'emparent du problème »

La masculinisation des naissances ne concerne pas que l’Asie. Le phénomène touche aussi l’Europe à l’Ouest des Balkans et au Sud du Caucase. Apparu au milieu des années 90, le phénomène commence juste à être pris en compte dans ces pays. Rencontre avec, Géraldine Duthé, démographe, chercheuse à l’INED.

Comment comprendre ce phénomènes de masculinisation des naissances dans ces pays ?
Nous en sommes encore aux hypothèses. Peut-être y a t-il eu un retour aux valeurs familiales, masculines, un renforcement du patriarcat avec la généralisation des conflits dans les années 90. Dans ces pays, il y avait à l’époque communiste une égalité dans les sphères publiques et sociales mais pas nécessairement dans la sphère privé, dans la famille. Les difficultés économiques et politiques qu’ont rencontrées ces pays dans les années 90 ont probablement fragilisé les femmes dans la sphère publique et renforcé les valeurs traditionnelles. Mais il y a aussi comme en Asie, la question de l’héritage qui entre en compte et la nécessité d’avoir un garçon. Or, la fécondité dans tous ces pays a baissé, la moyenne est au-dessous de 2 enfants pas femme. Il faut alors forcer la nature pour avoir un garçon. Mais ce qui est surprenant c’est qu’on n’observe pas ce phénomène de masculinisation des naissances dans des pays aux contextes similaires comme en Tchétchènie ou en Asie Centrale.
Y a t-il des différences entre les pays d’Asie et les pays de l’Est que vous avez étudié ?
En fait dans les pays que nous avons étudiés, les pays du Caucase et des Balkans, nous avons constaté que nous n’avions pas les mêmes phénomènes qu’en Chine ou en Inde. Il n’y a pas de surmortalité des petites filles, pas de phénomènes d’infanticides comme cela a pu être observés dans certaines régions d’Inde, pas de maltraitances ou de négligences. Dans les pays d’Europe orientale, la préférence masculine passe uniquement par la sélection prénatale. Si on peut choisir, on fait le choix d’avoir des garçons. L’accès à l’avortement y est en effet facile. Les trois pays du Caucase enregistrent les taux d’IVG légaux les plus forts au monde . Ainsi en Géorgie, il y a 2 fois plus d’IVG que de grossesses. Une femme a en moyenne 5 grossesses et a recours a 3 reprises à l’IVG, c’est un chiffre énorme ! C’est une tradition qui vient de l’époque soviétique où comme les femmes n’avaient pas accès à la contraception qui était alors quasiment inexistante, elles avaient recours en masse à l’avortement. Dans les pays du Caucase, les femmes utilisent encore assez peu de contraceptifs. On avorte donc toujours beaucoup et un certain nombre de femmes fait le choix de garder les garçons au détriment des filles. Bien évidement cette sélection est très peu affirmée, le sujet reste fort tabou. Il y a une prise de conscience à faire. Le problème est aussi que dans certains de ces pays, les naissances ne sont pas toujours enregistrées à l’état civil. Il est difficile d’avoir des données précises.
Le problème reste extrêmement peu connu mais qui en premier a sonné l’alarme ?
Cette question a été pour la première fois traitée en 2007 par deux chercheurs de l’INED (Insitut National d’Etudes Démographiques) et une collègue géorgienne dans un ouvrage collectif . Travaillant sur les données géorgiennes, ils ont été les premiers surpris pas les résultats de leur recherche. En 2010, un séminaire a été organisé en Géorgie pour présenter les fruits de nos travaux. La plupart des chercheur-e-s, de même que les autorités politiques étaient encore à ce moment-là dans le déni de ce phénomène. Christophe Guilmoto, chercheur à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) qui travaille également sur cette question, a été sollicité par des pays membres du Conseil de l’Europe. Un rapport de 2011 dénonce ce phénomène et pointe du doigt tous ces pays. La prise de conscience du problème est vraiment récente. Les praticiens aussi ont dû se poser des questions . Même si les femmes ne révèlent pas forcément les raisons de leur choix du recours à l’IVG et qu’il y a effectivement différentes raisons qui expliquent les choix d’un avortement . Mais ce ne sont pas eux qui ont alerté sur ce phénomène. Il faut absolument que les autorités s’emparent du problème. On a multiplié les enquêtes, les analyses. Aujourd’hui les autorités ne peuvent pas le contester.
Propos recueillis par Caroline Flepp 50/50
Note. Une étude publiée par l’INED en 2013 montre que le sexe-ratio (nombre d’hommes/nombres de femmes) à la naissance est actuellement de près de 112 garçons pour 100 filles en Géorgie, 115 en Arménie et atteint même 117 en Azerbaïdjan. Les sexe-ratio sont également en défaveur des filles en Albanie, au Monténégro, au Kosovo et dans certaines régions de « l’ex-République yougoslave de Macédoine ».

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