Articles récents La reconstitution du clitoris pour redevenir: « Femmes, entièrement femmes »

Philippe Baqué est le co-réalisateur de « Femmes, entièrement femmes ». Ce documentaire suit le parcours de femmes, au Burkina Faso et en France, qui témoignent de leur combat pour devenir « entières », grâce à la reconstitution du clitoris. Cette chirurgie de restauration du clitoris a été créée par un urologue français, Pierre Foldès, qui a, par la suite, formé des médecins africains. Les femmes excisées peinent encore à en bénéficier. Mais la parole se libère. Autour des femmes à disposer de leur corps, de leur plaisir, de leur sexualité.

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Pouvez-vous nous préciser comment est né le projet de ce documentaire sur la reconstitution du clitoris ?

Comme tous mes travaux, ce documentaire est basé au départ sur des rencontres. En 2007, j’étais au Burkina Faso pour finir un film sur le commerce équitable. J’ai alors rencontré Emmanuelle Barbaras, une photographe qui faisait un travail sur l’excision en Afrique. A l’époque, j’avais déjà entendu parler de la reconstitution du clitoris mise au point par le Docteur Pierre Foldès et c’était une thématique qui m’intéressait beaucoup. Quand Emmanuelle Barbaras m’a annoncé que le Docteur Sébastien Madzou, premier médecin à pratiquer cette opération en Afrique, était présent au Burkina Faso, j’ai sauté sur l’occasion. Je l’ai rencontré, et cela m’a poussé à prendre contact avec des femmes qui avaient été opérées pour une reconstitution du clitoris ou qui souhaitaient le faire. Contrairement à ce que je pensais, ces femmes m’ont livré très facilement et très rapidement leur histoire, leur intimité. J’ai été très touché, d’autant que je suis un homme, blanc, d’une autre culture, d’un autre pays. Le film est né de ces rencontres, avec ces femmes, qui ont placé leur confiance en moi. Ce sont elles qui m’ont porté et qui ont porté ce film.

Si l’idée de ce film est née en 2007, le tournage, lui, a commencé en 2009, pour s’achever en 2013. Tourner ce documentaire sur la reconstitution du clitoris, sur le plaisir et la sexualité des femmes n’a pas été une tâche facile. Les embûches ont été nombreuses…

Oui, c’est le moins que l’on puisse dire! Ce tournage est le plus dur de tous mes tournages. Je n’ai jamais rencontré autant de difficultés que pour tourner ce documentaire. Dès le début du tournage en 2007, il y a eu de nombreux obstacles et d’importantes réticences. J’ai très vite senti que je touchais un sujet difficile. J’ai réalisé que ce film dérangeait. Autant il était possible de parler de l’excision, car des ONG et des gouvernements se sont mobilisés pour l’interdire, autant la reconstitution du clitoris était un thème plus délicat. Plus délicat car elle fait référence à la sexualité des femmes et à leur plaisir. Aux droits de femmes de disposer librement de leur corps, de leur sexualité. Et ça, ça peut déranger… Les obstacles ont aussi été nombreux avec les différentes productions qui se sont succedées sur le projet. Certaines ont mis beaucoup de mauvaise volonté à me suivre. J’ai aussi eu des problèmes avec les télévisions. Deux chaînes de télévision étaient intéressées en 2009 mais aucune des deux n’a finalement signé. L’une prétextant que ce sujet n’était pas consensuel en Afrique et qu’il risquait de poser des problèmes. La deuxième prétextant que ce sujet était anxiogène. Des arguments aberrants! Bref, le cumul des complications m’a poussé à arrêter ce film, c’était trop dur. Je me sentais très seul. Très seul et, en même temps, porté par les femmes que j’avais rencontrées. Awa, l’une des femmes suivies par le documentaire, m’a ainsi toujours soutenu et m’a poussé à continuer. En stoppant le film, j’avais d’ailleurs l’impression d’avoir trahi ces femmes qui m’avaient fait confiance, qui m’avaient livré leur vie. J’ai donc fait une pause de 3-4 ans puis j’ai repris le projet car une production a montré de l’intérêt et a trouvé de nouveaux financements. Et surtout, j’ai été rejoint par Dani Kouyaté, un ami réalisateur burkinabè, qui s’est greffé au projet et m’a beaucoup aidé pour finir ce film. Et si le film est ce qu’il est aujourd’hui, c’est aussi grâce à lui et à la monteuse du documentaire, Fabienne Pacher, qui s’est totalement engagée dans le film et a fait un travail extraordinaire. Finalement, ce film, c’est le fruit d’un travail collectif et d’une lute acharnée!

En tant qu’homme, comment avez-vous abordé ce film qui touche le plaisir des femmes, leur sexualité, leur intimité?

Ma préoccupation première était de me mettre en retrait et de privilégier la parole des femmes, leur ressenti, leur histoire. Ce sont elles qui, naturellement, ont abordé le sujet du plaisir. La reconstitution du clitoris passe par une reconstruction de soi, une remise en cause de beaucoup de choses et elles m’expliquaient qu’elles ne pouvaient pas scinder les choses. Elles sont allées spontanément vers des confidences. Mais le but n’était pas du tout d’enfreindre leur intimité mais plutôt de parler de la sexualité en la remettant dans un contexte général qui souligne l’émancipation des femmes et la place des femmes dans la société. C’était aussi très important de voir le nouveau regard porté par ces femmes sur elles-mêmes.

Le documentaire s’attache effectivement à montrer qu’il ne s’agit pas uniquement d’une reconstitution du clitoris mais également d’une reconstruction de soi-même. Une des femmes que vous suivez, Awa, évoque même l’existence d’une « nouvelle Awa » qui dit « adieu » à l’ancienne Awa. Il s’agit donc d’une renaissance.

Pour ces femmes qui témoignent, la reconstitution du clitoris s’accompagne souvent d’un bouleversement individuel, d’une prise de conscience personnelle. Finalement, c’est une reconstruction au niveau physique mais aussi au niveau psychologique, sentimental, émotionnel et sexuel. Le processus est souvent difficile et peut mettre toute une vie à aboutir.

Les hommes semblent assez absents dans « Femmes entièrement femmes ». Était-ce une décision de votre part?

Non, ce n’était pas une décision de notre part, mais ça s’est présenté comme ça. Soit parce que les femmes qui ont témoigné étaient dans une phase d’interrogation au niveau de leur vie sentimentale, soit parce que les hommes ne souhaitaient pas intervenir.

Mais la question que l’on peut se poser c’est justement de savoir où se situent les hommes par rapport à l’excision. On parle souvent de la responsabilité des mères et des grands-mères dans la pratique de l’excision, mais, selon vous, quelle place et quel rôle jouent les hommes?
Je pense qu’il s’agit d’une tradition transmise par les femmes mais imposée par les hommes. Selon moi, la société patriarcale s’est déchargée de cette question des mutilations sur les femmes. La séquence dans le documentaire entre Fatou et sa grand-mère est une scène que je trouve très touchante. Fatou raconte son excision et sa colère contre sa grand-mère qui l’a agressée alors qu’elle ne s’y attendait pas. La séquence suivante, on voit Fatou avec sa grand-mère et on sent de l’amour entre ces deux femmes. On sent de la gêne de la part de la grand-mère, des non-dits, mais de l’amour. Et on sent la présence de ce carcan induit par la société patriarcale. Il faudra beaucoup de temps pour changer les mentalités. Dans le documentaire, Awa explique que le combat, c’est que les hommes changent de mentalités et soient aux côtés des femmes dans leur lutte pour disposer de leur corps.

On suit, à travers ce film, le parcours de plusieurs femmes. Mais le documentaire semble nous faire comprendre que ces démarches individuelles ont une dimension collective.

Oui, en effet, l’ensemble de ces histoires singulières s’inscrit dans une histoire collective. Et, à chaque fois, on en revient à la répression de la sexualité des femmes. L’idée était d’aller au-delà des cas particuliers. Le film s’est bâti au fil du tournage et la forme du film est le résultat de ce que les femmes ont livré et donné. Je dis souvent que j’ai l‘impression de n’avoir été qu’un intermédiaire dans ce film.
Le regard que vous portez à travers ce documentaire est celui d’un homme sensible aux droits des femmes. Il y a une certaine forme d’engagement.

Oui, c’est vrai. À une autre époque, je n’aurais pas pu faire ce film. Il a fallu que je vive certains événements, que j’apprenne certaines choses, afin d’être prêt. J’avoue que j’ai parfois été mal à l’aise pendant le tournage. Je me disais que ce n’était pas à moi de faire ce film mais plutôt à une femme. Mais je me suis retrouvé dans cette aventure et il fallait que j’aille jusqu’au bout. Il est clair que toutes les violences faites aux femmes, ici et ailleurs, me touchent et me révoltent. Pour moi, faire un film sur ce sujet, c’est aussi un peu une façon d’agir, de réagir et de lutter. Ce qui m’a poussé à faire ce film, c’est une vision globale de l’oppression des femmes et le souhait de défendre leurs droits.
Propos recueillis par Marie Devers 50-50
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