Articles récents Dephine Seyrig, de Marienbad au féminisme

Mais qui était Delphine Seyrig ? Un silence semble être tombé sur la mémoire de cette femme. Née en 1932 et morte en 1990, elle a pourtant joué dans 34 films pour le cinéma, 13 pour la télévision et 33 pièces de théâtre. En qualité d’actrice, Delphine Seyrig reste un être de mystère et de rêve. «Ce n’est pas une femme, c’est une apparition», énonce Antoine Doinel à propos du personnage qu’elle incarne dans le film Baisers Volés de Truffaut. Pourtant, Delphine Seyrig était aussi une personne fortement marquée par la réalité quotidienne et une militante féministe. Dans quelle mesure son engagement féministe a-t-il influencé sa carrière cinématographique ?

Dans une première partie de sa carrière, Delphine Seyrig incarne des femmes inaccessibles, évanescentes, dont les hommes sont épris mais qu’ils ne peuvent pas atteindre. L’Année dernière à Marienbad de Resnais (1961), Peau D’Ane de Demy (1970), Les Lèvres rouges de Kümel (1971), Baisers Volés de Truffaut (1968) … font de Delphine Seyrig un fantasme, une femme idéalisée, une « DS ».

La découverte du féminisme

Et pourtant non, Delphine Seyrig n’est pas une apparition. C’est une femme bien réelle qui s’active pour ne pas être qu’un objet de désirs. Après mai 68, elle découvre le féminisme et s’engage dans le militantisme. Elle fait partie des femmes ayant signé le Manifeste des 343 Salopes dans le Nouvel Observateur. A partir de cette époque, Delphine Seyrig joue principalement dans des films réalisés par des femmes.

En 1975, elle joue dans Aloïse, premier film de Liliane de Kermadec. Delphine Seyrig a lu le scénario, donné son accord et proposé de mettre une partie de son salaire en participation. L’histoire se concentre sur Aloïse, une jeune femme qui, au moment de la première guerre mondiale, hurle son horreur et prêche sa liberté de conscience. Son dégoût de la guerre passe pour une folie et elle est internée dans un hôpital psychiatrique. Elle reste à l’hôpital pendant quarante années qu’elle occupe par l’écriture et la peinture. «Aloïse n’était pas folle, mais elle était une femme dans une société qui à cette époque ne pouvait admettre, et à plus forte raison comprendre, une réaction féminine portant sur des évènements mondiaux, clamant sa volonté de paix dans un monde en guerre. La femme conditionnée au service de l’homme » explique la réalisatrice.

 

Delphine S 2

La même année, Delphine Seyrig joue dans Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce, 1080, Bruxelles de Chantal Akerman. Selon Le Monde, il s’agit du « premier chef d’œuvre au féminin dans l’histoire du cinéma ». Chantal Akerman nous montre trois jours de l’existence d’une veuve bruxelloise dans son appartement et les transforme en 3h20 de cinéma, nous proposant une description de l’aliénation avec une illusion de temps réel. Elle filme le quotidien répétitif et aliénant d’une femme au foyer qui se prostitue pour gagner de l’argent… Dans une interview, Delphine Seyrig explique pourquoi elle a choisi ce film : « Il doit y avoir un ou deux milliards de femmes qui mènent cette vie. Et je trouve passionnant, que pour une fois on puisse voir ça. Il y a des gens qui vous diront que c’est pas du tout comme ça que ça se passe. Des hommes qui sont au bureau toute la journée et donc de toutes façons ne savent absolument pas ce qui se passe chez eux pendant la journée. J’ai entendu des hommes dire « c’est absolument impossible, aucune femme n’est comme ça, ou alors c’est une folle » … Je pense que c’est la première fois qu’on aborde cette question donc évidemment, les gens ne croient pas à la vérité. »

En incarnant des femmes aliénées mises en scène par de jeunes réalisatrices, Delphine Seyrig LIBERE la femme: « il me semble que dans chacun de leur film,  il y avait une recherche dans le personnage qu’elles me demandaient de jouer, très différente de ce qu’on évoquait dans les films que j’ai tournés avec les réalisateurs.»

En 1969, Carole Roussopoulos est la première femme à investir la vidéo. Elle crée le premier collectif de vidéo militante: Video Out. Elle utilise sa caméra pour donner la parole à celles-ceux qui ne l’ont pas habituellement, et notamment les femmes.

Insoumuses

Delphine Seyrig est initiée à la vidéo grâce à Carole Roussopoulos.

Ensemble, elles créent le groupe « Insoumuses », qui produit des vidéos exclusivement consacrées à la lutte des femmes. Créatives et militantes, elles mettent au point de réelles réflexions sur l’engagement politique et féministe. En 1975, elles réalisent Maso et Miso vont en bateau, un détournement d’une émission de Bernard Pivot à laquelle est invitée Françoise Giroud, la première secrétaire d’Etat à la condition féminine et qui y tient des propos assez affligeants: «les femmes aiment les misogynes», «le métier de chirurgien est physiquement trop dur pour les femmes»,  les hommes sont les moteurs du progrès.» Les Insoumuses enregistrent cette émission et en créent une parodie. Au lieu de « gueuler » devant le poste, elles « gueulent » dedans le poste. Elles jouent avec les multiples possibilités de la vidéo pour créer des effets humoristiques: retour en arrière, ralentis, accélérés, répétitions, arrêts sur images… Pour terminer, un texte défile qui explique «aucune femme ministre ne peut représenter les autres femmes au sein d’un gouvernement patriarcal. Elles ne peuvent qu’INCARNER LA CONDITION FEMININE oscillant entre le désir de plaire (féminisation : Maso) et le désir d’accéder au pouvoir (masculinisation : Miso)».

 

Delphine S 6

 

En 1976, les Insoumuses réalisent SCUM Manifesto, à partir d’un texte de l’écrivain et féministe américaine Valérie Solanas publié en 1968, qui appelle les femmes à se rebeller et à se libérer de la domination masculine. Cette vidéo est une lecture du texte de Valérie Solanas qui a été épuisé et a disparu des librairies. Carole Roussopoulos apparaît devant sa machine à écrire, tapant le texte que lit Delphine Seyrig face à elle. Elle commence ainsi :  le mâle est un accident génétique, une femme incomplète, un avortement ambulant. Etre mâle, c’est être déficient.»  Le SCUM manifesto est une réelle utopique sur le renversement de pouvoir.

Rendre hommage aux femmes

En plus de ces collaborations avec Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig a également réalisé des vidéos seule, qui sont aujourd’hui au Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir. En 1974, sa vidéo tract Inès dénonce l’emprisonnement et les sévices dont a été victime Inès Etienne Romeu, militante brésilienne opposée à la dictature. Mais à travers elle, n’est ce pas l’emprisonnement de toutes les femmes dont Delphine parle? La même année, elle réalise  Les Trois portugaises. Il s’agit d’images d’une soirée de soutien à trois écrivaines portugaises qui publient en 1972 un ouvrage collectif intitulé  Les Nouvelles Lettres portugaises, textes dénonçant la société portugaise, jugée aliénante et patriarcale. Peu de temps après sa parution, le livre est saisi et interdit.

Entre 1975 et 1976, Delphine Seyring  réalise un documentaire, Sois belle et tais-toi, ensemble d’interviews intimistes de consœurs et amies, vingt-deux actrices françaises. Elle tente de laisser apparaître la réalité de leur condition économique, politique et sociale. Qu’auraient-elle fait si elles avaient été des hommes? Beaucoup expriment leur attirance pour la mise en scène, activité réservée aux hommes. Elles semblent toutes avoir vécu des désillusions en découvrant le métier d’actrice et la façon dont elles sont traitées. Une grande importance est accordée au côté physique. Selon elles, les femmes ne jouent jamais ce qui correspond à «l’essentiel», étant toujours réduites à des objets sexuels. «Le cinéma est un show fait par les hommes et pour les hommes. Une femme vieille ne correspond pas au fantasme masculin», explique l’une des actrices. Ce bilan est assez négatif et les rôles proposés aux actrices semblent tous stéréotypés et aliénants.

Le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

En 1982, en compagnie de Carole Roussopoulos et d’Hanna Wieder, elle fonde le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir qui conserve de nombreux documents pour garder en souvenir les luttes de femmes. On trouve de nombreuses vidéos militantes féministes ou lesbiennes des années 1970-1980.

 

D seyrig

 

Le fonds valorise des œuvres oubliées car non distribuées. On y trouve également des œuvres récentes et variées: documentaires, vidéos art, fictions, films expérimentaux produits en France et à l’étranger. Un département photos regroupe une collection de diapos sur les peintres, sculptrices, artistes femmes. Le Centre permet à des femmes de se reconnaître dans des modèles non-conformistes. Il se donne aussi comme mission l’éducation à l’image, et en particulier l’analyse des représentations sexuées dans l’audiovisuel.

ACTION !

En 1969, Marguerite Duras dresse un portrait de Delphine Seyrig dans le magazine Vogue intitulé « Delphine Seyrig : l’inconnue célèbre ». C’est bien ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Une grande actrice du cinéma français, mais qui reste pour beaucoup inconnue, malgré l’importance qu’elle a pu avoir dans le cinéma et dans le féminisme. Après avoir été dans un premier temps une « matière » au service du regard des hommes pour leur permettre d’évoquer la femme sublimée, elle devient ensuite une réelle « actrice ». Le terme « actrice» peut avoir en effet deux définitions : 1) Personne dont la profession est d’être l’interprète de personnages à la scène ou à l’écran, comédien. 2) Personne qui joue un rôle essentiel et déterminant dans une action.

 

Louise Pinton 50-50