Articles récents Le Fonds pour les Femmes en Méditerranée : des financements et du soutien aux militantes

Rares sont les organisations féministes qui se penchent sur la question du financement des luttes pour l’égalité. Depuis 2008, le Fonds pour les femmes en Méditerranée (FFMed) s’est donné pour mission principale de soutenir financièrement les luttes des femmes partout autour de la méditerranée. Le FFMed a aussi pour ambition de développer l’intelligence collective d’un mouvement souvent épars. Rencontre avec Fawzia Baba Aïssa, chargée de développement et de mécénat du FFMed pour une présentation de cette association française qui fait bien plus que financer les féministes.

La chargée de développement du FFMed nous reçoit tout sourire dans leurs locaux du 20ème arrondissement. Un grand appartement mais partagé «en coloc avec deux autres assos», précise Fawzia. Docteure en génétique et en neurophysiologie et militante des droits des femmes en Algérie de 1978 à 1993, sa carrière universitaire l’amènera en Belgique pour poursuivre un deuxième doctorat. Elle a cette vision globale du système qu’ont les militantes de terrain expérimentées.

Le Fonds pour les Femmes en Méditerranée est créé en janvier 2008, à l’initiative de plusieurs femmes engagées depuis des dizaines d’années pour les droits des femmes dans la région méditerranéenne. Fortes de leurs expériences militantes, elles savent que «l’argent est le nerf de la guerre» mais qu’il ne fait pas tout. En 2014, 36 demandes d’aides financières ont été acceptées par le FFMed, chacune pour un montant maximal de 5000€. 125 150€ ont été versés dans 15 pays différents, en toute transparence (consulter le rapport d’activité 2014).

Le FFMed a la particularité de financer non seulement des projets mais aussi le fonctionnement des associations militantes, ce qui est aujourd’hui une rareté dans le paysage français. Le FFMed contribue à empêcher certaines associations qui jouent pourtant un rôle essentiel de mettre la clé sous la porte. Au total, le FFmed a financé 150 projets dans 19 pays différents depuis 2008 et donné plus de 400 000 euros en subvention.

Dernièrement, le FFMed a accordé des fonds à des associations en Algérie, en Croatie, à Chypre en France, en Italie, au Maroc, au Montenegro et en Syrie. À titre d’exemples, en France le Réseau International Féministe et Laïc  (lire notre article) a obtenu une subvention pour organiser une conférence à Paris, l’association Africa93 (lire notre article) pour mener des ateliers sur les idées féministes et laïques. Au Maroc, le Fonds a financé un travail de formation des élues qui viennent d’arriver en politique, en Syrie, un refuge pour femmes dans les conflits armés.

FFic 3 France Juil2014 photo groupe 2

Algérie juillet 2014

Mais d’où provient l’argent de l’association ? le Fonds reçoit le soutien de fondations dont Global Fund For Women, Mama Cash, Oak Foundation, The Rita Fund, Filia, Sigried Rausing Trust, le Fonds mondial pour les droits humains et des entreprises françaises, dont beaucoup sont dirigées par des femmes.

Le scandale de l’argent qui ne va pas aux femmes

Fawzia mène une étude (toujours en cours au moment de la publication de cet article) sur l’argent qui est allé aux associations de femmes en 2012. Entre les réductions de subventions publiques, la concurrence féroce pour attirer les capitaux des fondations privées souvent peu enclines à financer les féministes, la complexité des procédures bureaucratiques européennes, la docteure militante décrit un mouvement social contraint de se serrer la ceinture. Ce problème de ressources empêche les associations d’avoir une vision stratégique de long terme, à l’exception de quelques grosses associations et ONGs. Cette incertitude budgétaire menace continuellement l’existence de la plupart des petites associations de terrain.

Pour Fawzia Baba Aïssa, «Il faudrait faire un manifeste intitulé le scandale de l’argent qui ne va pas aux femmes ! Il existe plusieurs raisons pour lesquelles l’argent ne va pas à des projets en faveur des femmes. Le fait d’évoluer dans des sociétés où l’on accorde peu de placesaux femmes en est un, mais n’explique pas tout. Une autre raison essentielle est le peu d’estime et de valeur et de confiance en soi qu’on s’accorde en tant que femmes et plus particulièrement quand on est féministe. Nous sommes en effet bien souvent montrées du doigt, insultées, raillées, marginalisées par la société et/ou nos propres familles surtout si on se trouve dans des pays du sud de la Méditerranée. La conséquence est que les femmes hésitent à demander de l’argent pour elles-mêmes, ou n’osent pas le faire, sans parler du fait que lorsqu’elles en demandent, en général c’est très peu car on ne leur a pas appris à être ambitieuses mais plutôt à être modestes et réservées». Encore et toujours l’impact des stéréotypes.

Des actions d’accompagnement émancipatrices

L’action du Fonds ne consiste pas simplement à signer des chèques. Le fonds pour les Femmes en Méditerranée accompagne les associations et contribue à renforcer les capacités des jeunes militantes avec plusieurs programmes.

Il y a d’abord un dispositif qu’elles appellent les formations féministes en intelligence collective. En partant de l’expérience des participantes, les militantes entament un travail sur leur estime de soi. Il est vrai qu’il n’est pas toujours simple de porter le stigmate de la militance féministe.

L’objectif ? Progresser en gestion des conflits, apprendre à s’écouter les unes les autres, débattre, travailler ensemble avec d’autres groupes au-delà des divergences.

La militante algérienne ne parle pas d’empowerment mais par exemple de la pratique du théâtre de l’opprimé ou théâtre-forum. « Le harcèlement et le sexisme provoque souvent la colère. Or, celle-ci fait perdre de l’énergie. Il est moralement épuisant de se sentir en guerre, de devoir toujours être sur le qui-vive. Pour aider les femmes à réagir, on les met en scène pour faire évoluer des situations vécues que d’autres ont raconté. Et ça marche. »

Bâtir des coalitions pour peser

Pour peser il faut agir ensemble, dans les moments cruciaux ; C’est pour cela que le FFMed, a développé depuis quelques années un nouvel axe de soutien aux associations pour les droits des femmes: l’organisation de rencontres de réflexion stratégique entre associations d’un même pays, et ce particulièrement à des moments de crises ou d’urgence, comme ce fut le cas par exemple en Tunisie pour la bataille pour l’adoption de la nouvelle constitution.

Le FFMed part du constat que les associations qui œuvrent pour les droits des femmes sont aujourd’hui submergées de travail et de sollicitations de toutes sortes. Elles ont rarement l’occasion de se rencontrer pour analyser le contexte dans lequel elles travaillent, exposer les difficultés qu’elles rencontrent, définir leurs besoins, s’entendre sur leurs priorités et aboutir éventuellement, à une stratégie collective pour consolider leurs actions et renforcer leur mouvement.

Le Fonds aide à l’organisation de réunions de réflexion stratégiques des associations de femmes qui œuvrent dans les quartiers défavorisés des grandes villes en France. L’urgence pour ces associations est de définir une stratégie pour sortir du marasme auquel elles font face ces dernières années entre l’enfermement des femmes, les violences sexistes, le fondamentalisme, la montée des haines raciales, les baisses des subventions et la précarisation des salariées qui en découle.

En 2016, le Fonds des Femmes compte organiser une grande rencontre méditerranéenne de toutes les associations qui ont suivi leurs formations. «Il faut s’unir pour peser et mettre fin à la situation scandaleuse que vivent les femmes tout autour de la Méditerranée. » Vaste programme de travail.

Guillaume Hubert, 50-50 Magazine