Articles récents Des inégalités d’adultes, des yeux d’enfants

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Quelle place ont les femmes et les hommes dans la ville ? Pourquoi les salons de coiffure sont plus chers pour les dames ? C’est à ces questions qu’un petit groupe d’enfants de la Courneuve a tenté de répondre cette année. L’association Africa 93 a mené ces ateliers dans les rues de la ville. Une initiative pédagogique indispensable pour déconstruire les clichés et faire grandir l’égalité pour les nouvelles générations.

« Il était une fois une ville qui s’appelait La Courneuve. On voyait tout le temps les hommes discutant en bas dans les barres, jamais les femmes qui circulaient tout le temps, comme si elles étaient toujours pressées. » Aïssatou est une jeune adolescente qui a déjà compris que l’espace public dans sa ville est réservé aux hommes. Grâce à l’association Africa 93 (1) et à la Fondation Sanna, une vingtaine d’enfants, comme elle, ont vadrouillé dans les rues de La Courneuve, appareils photos en main, plusieurs mercredis après-midi, d’avril à septembre. Parmi eux, six filles et deux garçons qui ont travaillé sur le thème des discriminations entre les sexes. « Le monsieur il dévisageait les filles d’un air bizarre» se rappelle Djénéba, 8 ans et qui perçoit déjà ce que signifient certains regards. Jérémy, 6 ans, est le plus petit de la bande et il trouve aussi que «c’est dur quand on est un homme de monter dans le tram avec une poussette.» Parce que tou-te-s s’accordent à dire que ce sont plus souvent les femmes qui se promènent avec les enfants.

Au stade de football, même constat inégalitaire : les filles dans les gradins, les garçons sur le terrain. Younès, 10 ans, est formel : «elles peuvent aussi faire du foot les filles », mais note que «en même temps elles ne nous demandent pas de jouer.» Si ses questions surgissent, il faudra attendre encore quelques temps avant qu’il n’entrevoit les raisons de ces disparités sexistes. Sur l’une des photos, on voit une maman tapant dans le ballon aux côtés de son fils et de son mari. Samia Benjerad, coordinatrice de projets à Africa 93, rapporte que lors de la prise de vue, l’un des enfants s’est exclamé : «Il y a une dame sur le terrain ! C’est bizarre.» Déconstruire les clichés, leur faire prendre du recul par rapport aux habitudes et aux paroles des adultes, les amener à s’interroger et à se confronter aux réalités invisibles mais discriminantes, c’est le travail pédagogique plus qu’indispensable que propose Africa 93 depuis plusieurs années. Mimouna Adjam, directrice de l’association a expliqué leur démarche, lors du vernissage de l’expo photos, il y a quelques jours : «On suit ces enfants sur le long terme. On espère qu’ils porteront ensuite une autre parole. Tous les préjugés peuvent se démolir, surtout avec les plus jeunes. Quand on leur explique, ce sont de meilleurs porte-paroles que nous. »

Si les enfants ont, d’ailleurs, pu s’apercevoir que la rue et le stade sont des lieux masculinisés, un autre endroit serait quant à lui, plus convoité par le public féminin : le salon de coiffure… et elles en font les frais. Fatou ne comprend pas : «Pour les femmes, c’est toujours plus cher, même celles qui ont des cheveux courts !» Chainaze remarque à juste titre que «des hommes aussi ont les cheveux longs… comme Ibrahimovitch !» Ce à quoi le petit Jérémy rétorque : «toute façon, il est célèbre, pour lui, le coiffeur c’est gratuit ! (rires).»

Pour commencer : le mot respect

Pour accompagner ces enfants tout au long du projet, on retrouve Samia, Mimouna mais aussi Fatima. Noosrath Fatima Abdul Hamid, une Courneuvienne spécialisée dans la photographie documentaire qui a piloté le projet, formé les petit-e-s à la prise de vue et avec quelques mamans, les a suivi dans leur quête d’indices et de symboles de la vie de tous les jours illustrant ces inégalités.

Si le sexisme a été abordé cette année, entre autres thèmes parmi lesquels l’écologie, le racisme et la situation des Roms, c’est le fruit des réflexions des enfants eux-mêmes. « On leur a donné en mars dernier, un mot sur lequel réfléchir : le respect, explique Samia Benjerad. Les enfants ont rapidement donné des exemples particuliers. D’une définition générique, on a conceptualisé ensemble. Manque de respect par rapport à la couleur de peau, à un handicap, à propos de l’environnement, et bien sûr dans les relations entre les femmes et les hommes…  Les idées fusaient, il a fallu plusieurs fois les recadrer (sourires).»

Asa Palmqvist à l’origine de la Fondation Sanna, en honneur à sa fille, a fait plusieurs voyages depuis la Suède pour suivre l’évolution du projet documentaire tout au long de l’année. Le jour du vernissage de l’exposition, émue, elle a exprimé à quel point «ce travail était très important afin d’emmener les petits vers l’âge adulte.» Elle s’est beaucoup investie en France dans des actions de pédagogie pour vaincre la violence dès le plus jeune âge, à la suite au meurtre de sa fille, en 2008 à Paris.

L’exposition des clichés des enfants et les vidéos présentant le projet sont en place et visibles jusqu’à la fin du mois dans les locaux d’Africa 93, au 1 rue Joliot Curie à la Courneuve. Elle rejoindra ensuite la maison de la citoyenneté et le centre culturel suédois. «On espère aussi faire circuler l’expo dans les écoles » rajoute Samia. « Pour toucher un plus grand nombre d’enfants.»

 

Lucie Faguais 50-50 magazine 

(1) L’association met en place des actions de soutien scolaire, des cours d’alphabétisation, une permanence juridique et d’écoute pour aider les femmes violentées. Africa 93 est un lieu chaleureux porté par des femmes engagées pour l’avenir des enfants de leur quartier et au-delà et par les hommes qui leur prêtent main forte.