Articles récents « Bonjour mademoiselle, où est le régisseur général ? »

Christine Moarbes est régisseuse générale. Nous l’avons rencontrée à Paris lors d’un tournage d’un film réalisé par une femme : La Prunelle De Mes Yeux. Si elle ne féminise par son titre, elle s’est enflammée dès que nous lui avons demandé son avis sur le statut des femmes dans le cinéma. Portrait.

Christine Moarbes est née au Liban d’une mère française et d’un père libanais, tous les deux médecins. Elle a connu la guerre et raconte comment, pendant les bombardements sur Beyrouth, cachée avec son frère sous l’escalier de la maison familiale, elle était capable de savoir où les bombes allaient atterrir. Une expérience qui l’a certainement endurcie.

Après la guerre, elle entre chez les scouts mais sa mère ne pouvant plus l’y accompagner, la petite Christine se retrouve chez les garçons, les louveteaux. Le début d’une approche genrée du monde.

Elle fait des études de cinéma à Beyrouth, dans une école qui a pour modèle la FEMIS. Elle suit une double spécialisation : son et scénario.

Ensuite, elle travaillera un an dans une école à Beyrouth. Elle enseigne de la maternelle à la terminale, dans le cadre d’ateliers de décryptage de l’image fixe et mobile. Mais Christine Moarbes ne veut pas faire de l’enseignement son métier.

Très vite, elle a senti que dans son pays, il est difficile pour une femme d’être indépendante : «au Liban on est toujours la fille, la sœur ou la femme de… je voulais être Christine

 

Paris : le chemin vers l’indépendance

Alors à 23 ans, la jeune franco-libanaise arrive à Paris.

Elle s’inscrit en DESS multimédia à la Sorbonne puis retourne finalement travailler sur plusieurs court-métrages au Liban.

De retour en France, un jour elle reçoit un coup de fil : «on cherche un assistant-régisseur au camion, vous avez déjà conduit des camions ?» Sans réfléchir, elle répond positivement alors qu’elle n’a jamais été au volant d’un camion. Le film est une série pour TF1 qui ne sera jamais diffusée, mais elle est entrée dans la profession.

Aujourd’hui, elle travaille sur un à deux long métrages par an, quelques documentaires, de la pub aussi. Son opinion sur le monde de la publicité est sans appel: «faire des films de pub c’est une galère, car il faut gérer à la fois les client-e-s et l’agence de pub, ce sont des gens déconnectés des réalités, mais c’est bien payé !»

Christine était dans l’équipe de Camping 1 en tant que régisseuse camion. Elle a vécu ce tournage comme un temps de vacances «c’était super, Il y avait des fêtes tous les soirs.»

Quand elle passe au statut de cadre, elle commence alors à faire des films qui l’intéressent vraiment comme le dernier film de Costa-Gavras Le capital. Lors du tournage, elle a rencontré Michèle Ray-Gavras (1) «la femme de Costa-Gavras est une femme extraordinaire» dit-elle.

Elle travaille également sur la série Versailles.

 

Un milieu masculin

La régie est un métier plutôt masculin sous prétexte qu’il faut porter des caisses parfois ou conduire des camions. Par contre, les adjoint-e-s sont souvent des femmes.

Plus les films ont des budgets élevés, plus il y a d’hommes sur les plateaux. «Il faut toujours faire ses preuves lorsque l’on est une femme», déplore Christine Moarbes. «J’ai de nombreux exemples de régisseurs généraux incompétents ou inexpérimentés. Parfois même de jeunes hommes ont été parachutés sur de grosses productions. Des femmes parachutées sur de tels films, ça n’existe pas.» Pour elle, il s’agit d’une véritable discrimination, même si elle explique qu’il existe aussi des filles tueuses dans ce métier.

Il lui arrive trois à quatre fois par film qu’on lui demande qui est le régisseur général. On prend systématiquement son adjoint pour le régisseur général ! «Mais il ne faut pas se laisser abattre. Persévérer sur le chemin et continuer à avancer c’est encore la meilleure façon de faire changer les mentalités» 

Pour cette régisseuse générale qui vient d’obtenir sa licence de pilote d’avion, l’actualité 2016 est déjà bien chargée: la tournage de la saison 2 de Versailles, puis un premier long métrage en tant que directrice de production.

« Je suis ouverte à beaucoup de projets, jusqu’à ce qu’un jour on ne trouve plus extraordinaire qu’une femme y arrive.« 

Caroline Flepp 50-50 magazine

 

1 Michèle Ray-Gavras est productrice. En 1967, elle fut enlevée et détenue un mois par le Vietcong lors d’un reportage au Vietnam en 1967. Elle publie la même année son récit Des deux rives de l’enfer (éd. Robert Laffont) et collabore au film collectif Loin du Vietnam. En 2015 elle a présidé le jury du Festival international du film de Thessalonique.