Articles récents Femmes et sport : une course vers l’égalité de droits et de dignité 2/4

Un colloque inédit et instructif « Plus de sport pour plus de femmes: on fait comment ? »  était organisé par le collectif femmes et sport en janvier 2018. Des journalistes, sportives, chercheur.e.s, élu.e.s sont intervenu.e.s pour traiter de l’invisibilité, des violences, du manque de moyens et de considération que vivent les sportives de tous  niveaux. Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, maîtresse de conférences en histoire du sport, relate l’histoire du combat des femmes pour l’égalité dans le sport.

Le 7 décembre 2017, Anne Flore Marxer, championne du monde de Snowboard, dénonçait à la façon des FEMEN le sexisme du monde sportif. En cause, l’érotisation récurrente des sportives aux dépens de la visibilité de leurs performances. Les seins nus, la bouche bâillonnée, elle interpelle : « que voyez-vous quand vous êtes en face d’une femme ? Voyez-vous ce qu’elle a accompli, ce qu’elle représente, ce pourquoi elle se bat ? Ou sommes-nous toutes réduites à une paire de seins ? ». Le bâillon enlevé, l’athlète révèle les inégalités à l’œuvre entre les femmes et les hommes dans les conditions de production de la performance sportive : inégalités de reconnaissance (représentations « moindres »), inégalités de traitement (moins de moyens) limitent considérablement l’accès des femmes aux compétitions et donc aux performances.

Ce qu’être sportive implique

Ce témoignage rappelle qu’être sportive peut, en soi, être un sport de combat au sein d’un système qui, de longue date, a participé (et participent encore) à « menacer (les femmes) de façon ponctuelle ou régulière, dans leur autonomie, leur dignité ou leur intégrité physique ou psychique » (Terret, 2013). Effectivement, l’histoire des sportives rend compte de ces luttes permanentes, hors des terrains sportifs, au sein des organisations, contre des politiques d’exclusion, de discrimination ou de stigmatisation, contre des violences (symboliques, morales ou physiques) visant à déconsidérer et invisibiliser leurs actions. Sans doute est-il nécessaire de rappeler que, tout au long du 20ème siècle, les sportives ont dû faire face à des limitations de leurs droits. D’abord celui d’accéder à certaines institutions sportives et aux compétitions qu’elles organisent.

Ainsi, alors que les femmes découvrent les joies des sports modernes à la fin du 19ème siècle, elles sont persona non grata au sein des deux principales unions en charge de l’organisation des sports, USFSA et l’USGF. A partir de 1920, au moment où se développe l’existence de fédérations omnisports, elles sont interdites de licences au sein des fédérations d’athlétisme ou de basket (jusqu’en 1936), de cyclisme (jusqu’en 1950), de football (jusqu’en 1970), d’haltérophilie (jusqu’en 1984), de rugby (jusqu’en 1989), de boxe (jusqu’en 1997). Pourtant, des femmes pratiquent et performent dans ces activités sportives mais au sein de structures à la marge des institutions masculines, notamment la Fédération des Sociétés Féminines Sportives en France.

L’arène olympique leur est aussi durablement restreinte étant donné qu’il faut attendre 2007, pour qu’une charte olympique rende obligatoire la présence des femmes dans tous les sports. Admises initialement uniquement dans quelques sports conformes aux normes de la féminité hégémonique (golf, tennis, voile, natation ou patinage artistique), les femmes doivent leur lente intégration aux Jeux olympiques au combat d’Alice Milliat, présidente de la Fédération Sportive Féminine Internationale (FSFI) qui, entre 1921 et 1934, engage un véritable bras de fer avec le CIO. Progressivement, des épreuves d’escrime (1924), d’athlétisme, de gymnastique (1928) ou de ski (1936) prennent place mais les inégalités dans l’accès aux épreuves, tout comme les déséquilibres d’effectifs femmes/hommes, demeurent nombreux jusqu’à la fin du 20ème siècle.

La pratique du sport, au delà de la légalité

En France, il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que ces exclusions et discriminations deviennent théoriquement illégales lorsque la France ratifie la convention pour l’élimination des discriminations faites aux femmes en 1983, et s’engage à « prendre toutes mesures appropriées pour éliminer la discrimination pratiquée à l’égard des femmes par une personne, une organisation ou une entreprise quelconque ». Quelques mois plus tard, le 16 juillet 1984, Edwige Avice, alors la première femme à diriger le ministère de la Jeunesse et des Sports promulgue une loi proscrivant les interdictions d’accès aux pratiques et légalisant l’injonction égalitaire à destination du monde sportif : « les activités physiques et sportives constituent un facteur important d’équilibre, de santé, d’épanouissement de chacun ; elles sont un élément fondamental de l’éducation, de la culture et de la vie sociale. Leur développement est d’intérêt général et leur pratique constitue un droit pour chacun quels que soient son sexe, son âge, sa capacité ou sa condition sociale ».

Plusieurs fédérations sportives mettent fin à des discriminations d’accès des femmes aux pratiques ou aux épreuves sportives à partir de ce moment, ce qui provoque une progression des effectifs de femmes sans précédent dans les organisations sportives1. Pourtant, ces mutations juridiques ne constituent que l’arbre qui (ne) cache (pas) la forêt des inégalités, d’autant plus que, la loi Avice ne contraint les organisations sportives à aucune obligation de résultats ni à aucune sanction, contrairement aux prescriptions de la convention CEDAW de l’ONU. Ainsi demeurent d’autres formes d’inégalités, d’autres limitations aux droits, moins visibles, comme les inégalités d’accès aux infrastructures, aux équipements, aux entraînements (ressources humaines et créneaux horaires), aux moyens financiers, aux médias, aux métiers, aux gouvernances, aux reconnaissances, etc.

D’hier à aujourd’hui, les sportives évoluent dans un « environnement inamical » (Terret, 2013) dont les conséquences se mesurent directement sur la répartition des licenciées dans le système sportif et sur les performances des sportives.

La bataille contre les idées reçues du sexisme

Ces inégalités ont, pendant longtemps, été justifiées par des ritournelles de discours, structurés autour de trois grandes mises en contrainte des femmes. D’une part, une assignation des femmes à un devoir de maternité constitue l’alpha et l’omega des politiques sportives : « Les fonctions spéciales qu’une femme doit subir et remplir sont incompatibles avec un travail musculaire intense (…). La femme n’est point faite pour lutter mais pour procréer ». (Dr Boigey, 1925). D’autre part, une assignation des femmes à un devoir esthétique fait qu’elles ne sont pas seulement perçues comme mère et éducatrice, mais aussi comme objet de désir et de domination des hommes : « Est-il besoin d’insister sur l’importance, pour la femme, d’être belle ? Elle sait que sa beauté décide de son avenir, de son bonheur, plus qu’un autre facteur, peut-être » (Dr Bensidoum, 1933).

Enfin, une assignation des femmes à une gestion de leur « pouvoir sexuel » clôt, au nom de la morale, le système de contraintes qui délimite les exercices corporels au fil du 20ème siècle : « N’est-il pas hideux, de voir aussi « les futures épouses » de nos bons jeunes gens français, laissant de côté la modestie qui fait leur valeur, se livrer aux regards d’un public avide de sensations, court-vêtues, lançant en l’air jambes et bras, renversant la tête en arrière, disloquant le torse, suant à peine, pour réaliser des « poses » parfaitement inconvenantes pour des jeunes filles. De telles mises en scène font frémir d’horreur les mères honnêtes » (Grimaud, 1922). Ces devoirs (maternité, d’esthétique et de retenue sexuelle) agissent comme le barycentre à partir duquel les « prescripteurs de morale » (médecins, dirigeants sportifs, pédagogues, spectateurs) jugent, distribuent et adaptent les pratiques sportives en direction des femmes au fil du 20ème siècle. A ce titre, se retrouvent au banc des accusés tous les sports contribuant à développer des qualités de force, de résistance, d’initiatives et adaptations décisionnelles ; tous les sports permettant de sortir « du mythe de la fragilité féminine » (Dowling, 2001), tous les efforts perçus comme suspect pour l’organe utérin (secousses, chocs, échauffements circulatoires ou musculaires), mais aussi pour la grâce féminine. C’est ainsi, qu’au nom d’une image mystifiée des femmes, le football, le rugby, la lutte, la boxe sont interdits en 1941 sous le régime de Vichy et que la compétition de haut niveau, la logique de dépassement de soi et les performances réalisées par des femmes deviennent suspectes (Bohuon, 2012).

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui encore, ce système de contraintes pèse lourd sur les épaules des femmes dans le mouvement sportif. Les sportives sont incitées à être performantes ET féminines (l’adjectif est d’ailleurs utilisé dans le milieu sportif pour qualifier les femmes ou filles licenciées). Les dirigeantes ou entraîneures se voient évoquer leurs « rôles maternels » pour limiter leurs accès aux fonctions de gouvernance ou d’encadrement, etc. (voir le témoignage de Béatrice Barbusse dans Du sexisme dans le sport, en 2016). Ces représentations limitant la dignité des femmes à un registre d’expression bien restreint, ne sont pas sans conséquence sur la distribution sexuée des pratiques sportives (Cf. enquête 2010 sur les pratiques physiques et sportives en France). Aux interdictions réglementaires d’autan se substituent des restrictions symboliques liées aux représentations véhiculées sur le caractère « acceptable » ou non d’une pratique en fonction du sexe. De même, ces représentations sont à l’œuvre pour expliquer qu’en 2016, il n’y avait que 11 femmes sur 115 présidents de fédérations sportives, 9 femmes sur 67 directeurs techniques nationaux, 41 femmes sur 341 entraîneurs nationaux et 235 femmes sur 1192 conseillers techniques régionaux.

Pour dépasser ces états de faits, il est aujourd’hui essentiel de développer, auprès des agents des organisations sportives, des compétences et capacités à faire valoir les droits des femmes et plus largement des minorités politiques. L’égalité ne va pas de soi, tant les conceptions et les stratégies sont pluriels et parfois contradictoires. L’égalité ne s’improvise pas, elle s’apprend afin que les agents ne soient pas « conduits soit à nier les discriminations, soit à les ignorer, à les sous-estimer, voir à les reproduire eux-mêmes involontairement » (Barbusse, 2016). Pour cela, des formations émergent. Outre celles proposées par l’association Fémix-sports à destination des femmes (futures) dirigeantes, notons l’ouverture, en septembre 2016, au sein de l’UFR STAPS de Lyon1, d’un parcours de master Etudes sur le genre, appliqué au sport, inédit en France et au-delà.

Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, Maîtresse de conférences en histoire du sport, UFR STAPS de Lyon1, L-Vis

Collectif femmes et sport : Conseil National des Femmes Françaises, Femmes 3000, Égal Sport, Laboratoire de l’Egalité.

Signataires de la Charte du Collectif Femmes et Sport  :

Le Rallye Aicha des gazelles -Sté Maiengan, La Maison des femmes de Saint-Denis, Le laboratoire de l’égalité, Le réseau Entrepreneuriat au Féminin – EAF – CPME, Femmes avenir,  Vivent les femmes  Fédération Nationale des centres d’information des droits des femmes et des familles, Femmes pour le dire, Femmes pour agir- FDFA, Egal Sport,  Association Française des Femmes Médecins,  Les défis RSE. Casiopeea. Sorptimist France,  50-50 Magazine,  Melissa PLAZA, Maryse VISEUR,  PAtrick BOCCARD,  Eric MONNIN, Yannick BRU,  Stéphanie GICQUEL,  Aurélie COVIAUX, Laurence FISCHER, Véronique de VILLELE, Les Dégommeuses, Zonta Clubs de France, Les nouvelles NEWS.

1) Le nombre de licenciées a été multiplié par 5 en 45 ans (de 1 millions de licenciées en 1967 à 5,6 millions en 2012) contre une multiplication par 3 pour les hommes (de 3,5 millions en 1967 à 9,5 millions en 2012).