Articles récents Avignon le Off : Immersion totale dans un bouillon de culture

Depuis plus d’un demi-siècle, le Off transforme l’ancienne cité des papes en un moderne laboratoire du spectacle vivant. Rendez-vous cette année du 6 au 29 juillet. Oublions le In, le prestigieux festival d’Avignon fondé en 1947 par Jean Vilar qui a bénéficié en 2017 d’un budget de 12,6 millions d’euros … de toute façon, les places s’arrachent à l’instant où elles sont mises en vente. Et si par hasard il en restait, ce ne serait peut-être pas pour le meilleur des spectacles. Alors ? Cap sur le festival Off d’Avignon, à l’œuvre depuis 1966 ! Du théâtre, certes. Du classique, revisité ou pas, et du contemporain. Mais aussi du cirque sur l’île Piot, de la chanson française un peu partout et une kyrielle de « seul.e.s en scène », appellation qui remplace heureusement les « one-man-show » ou « one-woman-show ».

Déjà, on a assuré son logement, de préférence dans l’enceinte des remparts. Comme ça, on fera l’essentiel à pied dans la vieille ville tapissée de dizaines de milliers d’affiches et peuplée des gens du spectacle vivant : les artistes de tout poil qui jouent, dansent, mettent en scène, chorégraphient, écrivent, réalisent des prouesses de tous ordres, dans les airs ou au sol.

La valise déposée, on file chercher LE programme. Que dis-je ? L’annuaire, la bible… un vade-mecum de 450 pages en papier très fin que l’on ne lâchera pas un instant. Et, comme près de 60 000 festivalier.e.s, on prend sa carte du Off, très vite rentabilisée, qui donne droit à des réductions sur l’ensemble des spectacles. Ou son accréditation si l’on est en mission. Muni des précieux viatiques, on s’assied à une terrasse de café. C’est là que commence le festival. Les échanges vont bon train. Le bouche à oreille est le meilleur des guides. Certain.e.s festivalier.e.s se font les chantres de leurs spectacles favoris, jusqu’à arrêter les passant.e.s.

 

Un pari osé pour les compagnies

À tout moment, les artistes « tractent » – c’est-à-dire distribuent leurs tracts – et engagent la conversation. Certain.e.s s’attablent le temps d’un café pour raconter leur passion et la génèse de leur spectacle. Dans les rues, les parades défilent, drolatiques ou impressionnantes, rythmées, colorées ou sobres, intrigantes ou joyeuses… Pour chaque compagnie, la présence à Avignon est un très lourd investissement. Une année de travail minimum et un sacrifice financier énorme puisque chacune paye elle-même tous les frais : déplacements, hébergement et salaires des artistes et technicien.ne.s sans oublier la communication et la location exorbitante d’une tranche horaire dans un théâtre… ou un garage aménagé ! Sur place, c’est une implication totale, sur scène chaque jour et dans la rue soir et matin. Il faut convaincre, trouver son public, attirer celles et ceux qui commanderont le spectacle en France et à l’étranger, obtenir une critique dans la presse. L’enjeu est immense. Ça passe ou ça casse. Certaines compagnies ne se relèveront pas du pari. Pour d’autres, le Off sera un tremplin.

Des émotions en veux-tu ?

Côté public, que l’on soit professionnel.le ou touriste, il faut se lancer. Se créer un emploi du temps et un itinéraire dans la ville. Certain.e.s, gastronomes, réfléchissent longuement aux quelques spectacles à déguster au cours d’une journée coupée de long séjours aux terrasses, de visites diverses, notamment celle de l’incontournable Maison Jean Vilar ou du Village du Off, très utile aux journalistes notamment. D’autres, stakhanovistes, s’offrent un véritable marathon dans la ville, avec un premier spectacle dès 10 h puis un autre toutes les deux heures jusqu’au dernier, à 23 h ou plus tard !

Pour les un.e.s comme pour les autres, c’est un voyage dans l’émotion. En 2017, on a ri sans retenue au Mariage de Figaro de Beaumarchais, donné avec une énergie folle et parfaitement maîtrisée par Les Nomadesques ; on s’est laissé bercer par la poésie de Comment va le monde ? de Sol, magnifiquement servi par la clowne Marie Thomas ; on a adoré Madame Dodin, la concierge acariâtre de Marguerite Duras incarnée par Pauline Phélix de la compagnie Lophophore ; on a vécu le 20e siècle en accéléré avec les quatre complices de Pendant ce temps, Simone Veille ; on a apprécié un Cid fougueux et généreux avec l’Atelier théâtre actuel ; on a eu les larmes aux yeux en espérant jusqu’au bout, grâce à l’une des versions théâtralisées du Quatrième Mur de Sorj Chalandon, qu’Antigone réussirait à pacifier le monde. Avignon le Off, c’est bouleversement garanti à tous les étages !

Le Off en chiffres

  • Les 1538 spectacles de l’édition 2018 (dont 150 pour le jeune public) se donneront dans 133 lieux dont 125 théâtres.
  • Les 4667 artistes se produiront dans des pièces de théâtre (1016), des spectacles musicaux (140) ou de danse (82), de mine (52) ou de cirque (51), de poésie ou de conte (26).
  • 396 spectacles seront présentés pour la première fois à Avignon.
  • Le programme de 448 pages sera publié à 115 000 exemplaires
  • Seront imprimées 10 000 affiches (40 x 60 cm), 150 000 plans, 10 000 carnets du Off, 80 000 cartes d’abonnement pour le public ou les pros.
  • Le public sera composé de deux tiers de femmes pour un tiers d’hommes, proportion représentative du public national du spectacle vivant.
  • En majorité, les festivalier.e.s verront de 8 à 19 spectacles.
  • L’association Avignon Festival & Compagnie, qui prend l’initiative de l’organisation et de la philosophie du festival Off d’Avignon regroupe 243 adhérents, structures de production de spectacles ou théâtre.

Un éco-festival : pour diminuer l’impact environnemental

Certain.e.s regretteront peut-être la débauche de papier utilisé pour le Off : programmes, journaux, affiches et tracts à foison. Mais les bonnes pratiques s’installent davantage chaque année. Depuis 2006, le papier 100% recyclé est de mise pour le programme et depuis 2015, pour l’ensemble des documents de communication, à présent tous imprimés avec des encres végétales.

En 2017, pour réduire le coût écologique et financier de l’affichage pour les compagnies, le Off a mis en place un service de mutualisation pour l’éco-impression des affiches de spectacles, de format limité (A2) et avec un système d’accroche respectueux de l’environnement. Plus de la moitié des compagnies y ont eu recours dès la première année.

Déplacements, collectes et livraisons, tri des déchets, buvette et restauration (avec des fournisseurs locaux tendant vers le bio) bénéficient eux aussi d’une véritable éco-politique. Et au Village du Off, la climatisation générale a été supprimée. Vivent les brumisateurs !

 

Sylvie Debras, journaliste

Photo de Une Marie Thomas, « Comment va le monde » © Jean Barak