Contributions Femmes en errance, au-delà des apparences

Qui sont ces femmes que nous croisons de plus en plus souvent, faisant la manche, ou encore en attente, discrètes et effacées, entourées de sacs, dans une gare, dans un lieu d’accueil d’urgence ?

Quelle histoire ou plutôt quelles histoires les conduisent dans cette errance, fuite sans fin d’une souffrance intérieure extrême, d’une impossibilité, parfois, à vivre le réel ?

Même s’il s’agit de situations bien différentes, elles ont toutes en commun un long parcours d’errance qu’alimente la précarité matérielle.

Les parcours d’errance peuvent se traduire par des passages à la rue. La rue est le miroir grossissant de notre société, les rapports entre les hommes et les femmes y sont exacerbés, et il semble que la société amène les femmes à vivre l’errance différemment parce qu’elles sont femmes. Car, dans notre culture et nos représentations, la rue, l’espace public (1), est l’espace des hommes. Il est par essence baigné de violence, une violence qui s’accroît aujourd’hui au quotidien avec l’augmentation de la précarité.

Se rendre invisible

Vulnérables, fragilisées, les femmes y deviennent des proies potentielles faciles. Elles le savent et par instinct de survie, instaurent des tactiques très élaborées pour se protéger (2). Il faut « sauver les apparences », « se débrouiller ». Ces tactiques se déclinent de façon différente suivant l’âge, la culture d’origine, l’histoire de chacune. Mais la caractéristique essentielle est de se rendre invisible, le plus possible. Ce point commun – invisibilité, opacité – ressort de toutes les études faites sur cette population en Occident.

C’est aussi pourquoi un secret, un silence profond entourent le lieu où elles dorment ; on sent qu’il s’agit là de protéger sa vie, qu’il s’agit de vie ou de mort.

Si elles se rendent invisibles, c’est aussi par honte et culpabilité.

Elles n’ont pas répondu aux attentes et exigences de la société envers elles, attentes qu’elles ont faites leurs. Et la honte qu’elles ressentent, la société ne cesse de l’alimenter par le regard du passant. Elles n’ont réussi à satisfaire à aucun des rôles qui leur sont dévolus : elles n’ont pas de « foyer », place essentielle attribuée à la femme ; leur vie affective est faite d’échecs répétés, elles n’ont pas réussi leur vie de couple ; leurs enfants sont placés, elles n’ont pas su être mère ; la souffrance les pousse souvent vers l’alcool ; et le regard de notre société sur les femmes alcooliques n’est pas tendre…

La précarité matérielle, l’exclusion dans lesquelles les femmes s’enfoncent avec le temps exacerbent le sentiment de honte. Il conforte la mésestime de soi, la dévalorisation, le mépris si ancrés en elles.

Se barricader contre les souffrances

Une mauvaise alimentation, le stress, le froid, les addictions, abîment leur corps qui est d’autant plus meurtri et endolori qu’il est exposé. Les femmes « ne prennent plus soin d’elles-mêmes », ce qui conforte et alimente leur désamour profond d’elles-mêmes. Ce corps de femme qu’elles ne sentent plus est peu à peu oublié, ignoré, nié. En fait, c’est contre elles-mêmes et leurs souffrances qu’elles se barricadent et s’oublient peu à peu. L’existence est effacée, gommée. C’est pourquoi, pour les femmes qui basculent dans la clochardisation, même si elles sont peu nombreuses, une cassure irréversible se fait au plus profond d’elles-mêmes, qui se traduit par une dégradation physique beaucoup plus marquée et rapide que chez les hommes.

L’errance est un parcours en perpétuelle partance, une fuite en avant qui permet de survivre, et qui n’a de temps que l’immédiateté, une façon de se fuir soi-même au quotidien, de fuir l’insupportable enfoui en soi.

Ce sont des histoires de blessures très anciennes, de difficultés à vivre ; des histoires de place en tant que femme, d’intime touché, où très souvent la femme n’a pas été acceptée dès sa naissance ; des histoires de vie, de mort, vécues dans une grande solitude.

Ce sont des histoires de violences physiques et psychiques, de violences sexuelles, de viols, tues depuis très longtemps.

A tout cela s’ajoutent, avec le temps et l’âge, des échecs répétés traduisant la difficulté à dépasser les traumatismes anciens, une reproduction de situations à l’infini, un cycle infernal : maternités répétées, changements continuels d’hébergement…

Les situations se répètent aussi parce que ce sont celles-là que ces femmes savent vivre, parce que quelque chose veut se dire et être entendu.

Il y a de toute évidence difficulté à être, à être femme.

Oublier son jardin secret

Pour certaines, la poursuite des démarches administratives fait partie de l’errance, de cette stratégie inconsciente de fuite. Elles y excellent et surconsomment toutes les offres de services, dans une sollicitation incessante. Elles se perdent dans les démarches, sollicitant plusieurs services pour la même chose, jusqu’à s’épuiser et épuiser leurs interlocuteurs. Derrière les demandes incessantes se cache une autre quête, une quête affective constante. Vivre dans la répétition, c’est aussi chercher un bonheur qui paraît impossible.

Mais une force et une énergie inébranlables se dégagent d’elles, qui les accrochent à la vie.

Elles adaptent leur histoire à chaque interlocuteur, en la fragmentant, en la tronquant, jusqu’à en oublier « leur » histoire personnelle, « leurs mots ». Une occasion de plus pour oublier les douleurs liées au passé, se perdre dans le bavardage et s’enfermer dans le silence, oublier son « jardin secret ».

Ne pas se faire voir, ne pas se faire entendre, ne pas laisser de trace, ne pas exister…

Les femmes en errance perdent ainsi progressivement les repères de leur identité : elles n’habitent plus de logement, elles n’habitent plus leur corps, elles n’habitent plus leur langage. Il leur arrive souvent et de façon très symbolique de perdre leurs papiers d’identité…

En fait il s’agit de s’oublier, d’oublier son identité, son identité sexuée.

Tout ceci mène à un profond fatalisme.
Constamment dévalorisée, l’image de soi s’est effacée, elle est à reconstruire.

Marie-Claire Vanneuville, directrice de l’association Femmes SDF France

Article paru au printemps 2010 dans la revue de la FEANTSA (Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abris) « Le sans-abrisme du point de vue du genre »

(1) Insécurité dans les espaces publics : comprendre les peurs féminines, S. Condon, M. Lieber, F. Maillochon, article paru dans la revue française de sociologie, 46-2, 2005, p 265-294

(2) L’invention du quotidien, Michel de Certeau, tome 1, collection 10/18, 1980