Révolutions arabes : quels enjeux pour les femmes ? « Le droit jordanien doit intégrer les textes internationaux concernant les femmes  »

Interview du 4 mars de la jordanienne Leila Hammarneh, membre de l’Arab Women Organization et de la coalition Egalité sans réserves. Cette organisation regroupe plusieurs dizaines d’associations qui revendiquent la levée des réserves qu’ont émises les pays arabes sur la convention Cedaw.

Quelle est votre point de vue sur les événements en cours dans la région ? Quelles seront, selon vous, les conséquences possibles pour les droits des femmes ?

Ce qui s’est produit en Tunisie puis en Egypte, et l’impact que ces événements ont sur d’autres pays arabes, sont des avancées pour les droits des femmes. En Egypte, par exemple, la révolution a démontré que les hommes et femmes, pouvaient manifester ensemble, côte à côte, comme ils l’ont fait 18 jours durant sur la place Tahrir au Caire. Ils revendiquaient la liberté et la justice sociale. Et c’est ce que revendiquent les femmes : la liberté et la justice sociale. Il est important aussi de souligner que ces manifestations étaient pacifiques et que la population réclamait un Etat civil et laïc. Tout cela indique qu’une nouvelle ère s’ouvrira pour les femmes à travers ce mouvement.

En effet, pendant plusieurs années de retours en arrière dramatiques, les avancées des femmes ont été éclipsées par des attitudes discriminatoires, en particulier sous l’influence des intégristes islamistes. En Jordanie, les chefs tribaux se sont prononcés contre les droits des femmes. Maintenant les choses ont pris une nouvelle direction. Les droits des femmes sont à l’ordre du jour et nous espérons qu’ils deviendront une priorité. Il ne peut plus y avoir de retours en arrière et ceux qui voudront faire reculer les choses n’y parviendront pas. En tout cas, c’est ce que j’espère.

Nous avons l’impression que lors des événements en Egypte, les hommes et les femmes, en particulier les jeunes, travaillaient ensemble. On pouvait le voir dans des interviews sur les programmes satellites et les informations sur le câble : les jeunes hommes soutenaient les droits des femmes. Nous voulons que ces attitudes et ces mentalités persistent et nous souhaitons que cela devienne le futur de nos pays. Néanmoins, il y a un risque que les anciennes mentalités perdurent. Mais nous avons le sentiment que c’est notre combat et nous allons le mener.

Le 1er février, à la suite de manifestations populaires à travers la Jordanie, le roi Abdullah II a limogé le Premier ministre Samir Rifai et son cabinet et a promis d’entamer un programme de réforme démocratique. Marouf Bakhit a été nommé Premier ministre et un nouveau cabinet sera formé.

Est-ce que les manifestations persistent en Jordanie ? Quelles actions votre organisation mène-t-elle ?

Les femmes en Jordanie se sentent solidaires des révolutions en Egypte et en Tunisie. Elles ont aussi participé à des manifestations ici, à Amman. Tout d’abord pour exprimer leur solidarité avec les Egyptiens et les Tunisiens, et avec ceux qui luttent maintenant en Libye, au Yémen et à Bahreïn. En outre, les femmes descendent dans les rues d’Amman pour demander des réformes et en particulier des réformes législatives et politiques en matière de droits des femmes. Car en Jordanie, comme dans la majorité des pays arabes, il y a eu des retards dans la mise en œuvre des droits des femmes selon les normes internationales. Il existe un grand nombre de conventions, de politiques et de déclarations en faveur des droits des femmes, mais en réalité, leur entrée en vigueur a été retardée à cause de l’influence des fondamentalistes. A présent il n’y a plus d’excuses.

Nous nous sommes exprimées sur ce sujet ces huit dernières semaines, pendant lesquelles nous avons participé à des manifestations. L’Arab Women Organisation a organisé d’importantes réunions avec les gouverneurs de trois provinces – Karak, Irbid et Amman – afin d’engager un dialogue national pour discuter des droits des femmes. Car souvent pendant ces grandes manifestations où le peuple demande des réformes générales, les revendications pour l’égalité et les droits des femmes sont oubliées ou négligées. Nous n’accepterons plus que de tels enjeux soient négligés lors des manifestations et lorsqu’il y a des réformes.

Quels sont les défis concernant la participation politique des femmes dans les transitions post-révolutionnaires ?

C’est une préoccupation majeure pour nous. Nous ne voulons pas revenir aux temps où les femmes étaient exclues. En Algérie par exemple, les femmes ont été actives dans le mouvement pour l’indépendance, de 1954 à 1962. Elles étaient en première ligne de la révolution, avec les hommes. A la fin de la guerre, les femmes ont été renvoyées dans leurs maisons et se sont vues refuser leurs droits. Cela ne s’est pas seulement produit en Algérie, cela est arrivé partout. Nous avons retenu la leçon !

Les droits des femmes ont été négligés depuis 50 ans. Maintenant nous sommes plus alertes et plus conscientes du fait qu’il est nécessaire d’insister pour que les femmes soient prises en compte dans les différents processus, qu’il s’agisse de la rédaction d’une nouvelle constitution en Egypte ou de la mise en place d’un nouveau cabinet en Tunisie ou d’un nouveau gouvernement en Jordanie. Quand nous avons rencontrés les dirigeants à Karat, Irbid et Amman, nous avons formulé deux revendications principales qui ne tolèrent pas de compromis : un quota de 30 % de participation des femmes aux instances dirigeantes et que toutes les conventions internationales soient mise en œuvre et intégrées dans le droit national.

A présent, partout à travers le monde arabe, les femmes et les ONG de défense des droits des femmes tentent d’influer sur leurs gouvernements. En Egypte et en Tunisie, elles le font à travers des pétitions, des déclarations et des communiqués insistant sur le fait que les femmes ne doivent pas être exclues. Nous ne devons pas répéter les erreurs du passé. Les sociétés ne doivent plus évoluer en négligeant les droits des femmes.

Propos recueillis par Shawna Carroll – FIDH