Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Egypte : Les révoltées de Mehallah

Amal Saeed pendant une manifestion à Mehallah

Amal Saeed pendant une manifestion à Mehallah.

Depuis la gare du Caire, il faut trois heures de train, cheminant cahin-caha entre les différentes branches du Nil, pour atteindre cette ancienne cité pharaonique connue sous le nom de Didosya. A Mehallah El-Koubra (son nom contemporain), on comprend tout de suite qu’on est dans l’Egypte profonde.

Pas question ici de croiser dans la rue une seule femme sans hijab couvrant ses cheveux. Depuis le siècle passé, la ville est réputée pour être devenue la « vallée du textile » : plus de 30 000 ouvrier-ère-s travaillent dans ce secteur, dont 23 000 pour la seule entreprise publique Misr, qui fabrique tous types de vêtements, des tenues traditionnelles aux maillots de bain.

23 000 ouvriers, mais 3 000 femmes seulement. En décembre 2006, ce sont elles, pourtant, qui ont quitté leurs machines et appelé leurs collègues masculins à faire de même, en chantant à tue-tête dans les ateliers : « Les femmes sont là ! Où sont les hommes ? »

Parmi ces révoltées de la première heure, Wedad El-Demerdash et Amal Saeed, alors ouvrières chez Misr depuis près de 25 ans. Ces deux femmes bavardes et souriantes passent pour avoir été les deux meneuses de la lutte, annonciatrice de la future révolution égyptienne. « Il n’y avait jamais eu un jour de grève dans l’usine, se souvient Amal. Mais les conditions de travail étaient devenues insupportables : des gens travaillaient sans contrat, d’autres n’étaient même pas payés… »

Des élections syndicales truquées venaient également d’être organisées. « Nous sommes allées voir Hamdi Hussein, et il nous a expliqué ce qu’était une grève. » Hamdi, c’est le responsable syndical local. Comme beaucoup de militants égyptiens, il se dit à la fois marxiste et nassériste. Un personnage incontournable, qui a été arrêté treize fois par la police dans les dernières années de Moubarak !

Des menaces de viol pour contrer la grève

Le premier jour du conflit, les deux femmes sont enfermées dans le poste de garde avec cinq hommes qui commencent à les attaquer, à enlever leur hijab, à menacer de les violer… Amal réussit à appeler à l’aide. « Les autres ouvrières sont venues nous défendre, et on a commencé à occuper l’usine ensemble. »

Cette première grève, en décembre 2006, s’arrête au bout de trois jours lorsque la direction promet une prime équivalent à près d’un mois de salaire. En juin 2007, les ouvrières, ne voyant rien venir, reprennent le mouvement et se mettent à occuper l’usine avec des tentes en y faisant dormir les enfants. Cette fois, le conflit va durer plusieurs mois, s’étendant à d’autres usines du même groupe et s’achevant par une victoire.

Il est vrai qu’à Mehallah, il y a « du grain à moudre », comme aiment à le dire les syndicats. Et notamment sur le plan des inégalités hommes-femmes. Selon Wedad El-Demerdash, les écarts de salaires entre les premiers et les secondes atteignent 150 livres égyptiennes (20 euros) par mois pour un même niveau de qualification.

« Et puis, les hommes ont droit à des logements, mais pas les femmes si elles ne sont pas mariées ou si leur mari ne travaille pas dans l’usine », poursuit sa complice Amal. Il y a aussi le fameux « plafond de verre », dont elle-même a fait l’amère expérience en étant transférée à un poste subalterne tandis que des hommes moins compétents accédaient aux échelons supérieurs. Le harcèlement au travail ? Hamdi Hussein évoque des ouvrières venues se plaindre d’un chef qui harcelait les nouvelles en leur faisant miroiter des promotions. « On a saisi la direction, qui l’a muté ailleurs… Mais sans le sanctionner ! »

En 2006, leurs maris ont d’abord eu peur pour ces ouvrières révoltées. « Et puis, ils sont venus aux manifestations de soutien. Et ils sont devenus fiers de nous. Ils savent que nous avons joué un rôle important dans les événements qui ont conduit à la révolution », confie Wedad.

En 2008, c’est de Mehallah qu’est lancé un appel à la grève nationale sur deux revendications principales : salaire minimal à 1 200 livres et droit de créer des syndicats indépendants. Le 6 avril, trois ouvriers sont arrêtés, détenus pendant près de deux mois par la police et torturés. Une manifestation spontanée s’organise à Mehallah (où l’on foule pour la première fois aux pieds le portrait de Moubarak) : un jeune est tué, 331 personnes sont arrêtées, 49 traduites en justice, et certaines condamnées à des peines de prison.

Au Caire, des jeunes, enthousiasmés par l’élan venu de la cité du textile, lancent en solidarité le « mouvement du 6 avril », qui sera le principal instigateur de la révolution, début 2011. Et cette année-là encore, Mehallah joue un rôle précurseur : les manifestations y démarrent dès le 23 janvier, deux jours avant celles de la place Tahrir.

L’incertitude face aux priorités

Près d’un an plus tard, rendez-vous a été pris avec les deux meneuses, désormais bien connues de ceux qui s’intéressent aux mouvements sociaux égyptiens. Ce jour-là, une nouvelle grève, encore menée par des femmes, vient de démarrer dans l’une des usines de Mehallah. Et le rendez-vous avec les ouvrières, initialement prévu sur le site, doit être déplacé au siège d’Horizon communiste, l’organisation où milite Hamdi Hussein. Sur les murs, une profusion de photos et posters portent témoignage des grandes figures historiques de l’Egypte comme des luttes sociales récentes.

Dix mois après la chute de Moubarak, l’heure est à l’incertitude, même chez ces pionnières de la révolution. Voire au désaccord sur les priorités du moment. « Il faut d’abord la stabilité », affirme Wedad, qui ne craint rien de tel qu’une prise du pouvoir des salafistes.

« D’abord la justice », rétorque Amal, qui veut que l’armée s’en aille au plus tôt et cesse de confisquer la révolution. Même la création d’un syndicat indépendant n’est pas évidente pour elles : « Peut-être vaut-il mieux rénover le syndicat officiel ? », avance Wedad.

Sa complice met tout le monde d’accord en lançant dans un éclat de rire : « De toutes façons, pour les ouvrières, le syndicat, c’est nous ! » Cela dit, les deux meneuses ne s’imaginent pas prendre la tête d’une organisation rénovée. « Les femmes ont à s’occuper de la maison, des enfants, de l’éducation… Nous sommes plus engagées que les hommes dans la société, mais ce n’est pas forcément à nous de prendre des responsabilités plus importantes », lance Wedad.

Sans doute n’est-elle qu’à moitié convaincue par ses propres propos. Mais elle résume bien le paradoxe de l’Egypte : les femmes ont joué un rôle majeur dans toutes les luttes qui ont fini par disloquer la dictature. Mais elles ne sont pas encore reconnues comme actrices politiques et sociales à part entière.

Philippe Merlant – EGALITE