Société Femmes précaires, osez Joséphine !

Salon Joséphine, 28 rue de la Charbonnière, Paris 18e.

Salon Joséphine, 28 rue de la Charbonnière, Paris 18e.

Difficile d’attraper Koura Keïta au salon Joséphine. Entre les appels téléphoniques, un shampoing, l’accueil des femmes, le ramassage des cheveux par terre, un petit mot gentil, la rigolade, la coordinatrice et assistante sociale du salon a de quoi s’occuper. « Je sais tout faire, mais c’est compliqué ! », dit-elle.

Ici, depuis le 8 mars 2011, au 28 rue de la Charbonnière dans le quartier de la Goutte-d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, le salon social Joséphine, créé par Lucia Iraci, redonne confiance aux femmes vivant des situations précaires en s’occupant de leur physique. Pendant un an, plus 1000 femmes sont passées par le salon.

Comme Saliha Choikhi, 38 ans et trois enfants, qui cherche du travail. Conseillée par une voisine, elle vient au salon pour la première fois et se réjouit de l’accueil « de gens très gentils », elle est impatiente de voir le résultat en attendant que sa couleur prenne. Elle repartira radieuse.

Et Nina Léone, 43 ans, au chômage depuis 2008, elle touche aujourd’hui les ASS. Soit environ 400 euros par mois. « Mon assistante sociale me dit qu’il faut que je me débrouille avec 6 euros par jour. Comment faire avec si peu pour prendre soin de soi ? » Malgré des formations et du bénévolat, elle ne trouve pas d’emploi et ne voit pas d’issue à sa situation. Le temps passé au salon lui donne un peu de répit et du courage.

Parfois les femmes viennent par groupe de cinq ou six, accompagnées par une association. Elles y passent la journée entière, accueillies par trois salarié-e-s et 50 coiffeur-se-s, maquilleur-se-s, stylistes bénévoles en roulement.

Soins des cheveux, coupe, couleur, brushing pour 3 euros. Soins du corps, maquillage, cours de yoga, sophrologie à 1 euro. Prêts de vêtements pour les entretiens d’embauche ou événement exceptionnel. Des juristes, un gynécologue, un dermatologue, un psychologue viennent aussi pour conseiller les femmes, dont certaines se sont depuis réinsérées socialement et professionnellement.

Une histoire de rencontres

Un BTS de comptabilité en poche, Koura Keïta, la coordinatrice du salon, commence à travailler et à se former dans l’humanitaire, puis dans différents services du Samu social : animation, direction de centre d’hébergement… Irritée par le fait que les femmes soient remises à la rue après la nuit passée dans les foyers, elle monte un projet d’hébergement de femmes de plus de 50 ans pour 1 euro par jour à Montrouge (92). Dans ce cadre, elle cherche un coiffeur ou une coiffeuse. Sans résultats. Puis, elle entend parler de l’association de Lucia Iraci : « Notre rencontre était une évidence », dit-elle.

Ici, tout est histoire de rencontres. Anne Pellegrino est esthéticienne salariée. Elle vient de Normandie trois jours par semaine pour les soins aux clientes du salon. « J’ai enlevé des poils pendant vingt ans, j’avais envie de continuer mon métier mais en passant à autre chose ». C’est dans une émission de télévision qu’elle voit pour la première fois Lucia Iraci. Rien à voir avec le salon, la fondatrice de l’association Joséphine pour la beauté des femmes y racontait son retour en Sicile. Le père d’Anne aussi est sicilien. Alors elle la contacte, lui raconte son parcours, et rentre dans l’aventure.

Même chose pour Mehdi Gonzalès, coiffeur habituellement bénévole, qui remplace actuellement la coiffeuse salariée de l’association. Lui a vu un reportage sur l’association de Lucia Iraci est a décidé d’y devenir bénévole, ce qu’il est depuis l’ouverture du salon. Il travaille parallèlement dans la mode, comme beaucoup des bénévoles du salon. « Dans le milieu de la mode parisien, le côté humain manque beaucoup… », dit-il avec un sourire entendu.

Jadwiga Frassoni, retraitée depuis 2010, est bénévole. Elle s’occupe de tâches administratives, du linge, du café. Très choquée par ses années de chômage avant sa retraite et du traitement que l’on réserve aux seniors en France, elle a eu besoin de partager. Ancienne cliente pendant ses années d’activité du salon de Lucia Iraci, elle se déplace tout naturellement deux fois par semaine depuis la Seine-et-Marne jusqu’à la Goutte d’Or.

Le salon fait des petits

Tout tourne en effet autour de la charismatique Lucia Iraci, qui a coiffé pendant vingt ans des mannequins pour les plus grands photographes de mode. Elle a créé l’association Joséphine pour la beauté des femmes en 2006 et a commencé à recevoir les femmes en difficulté tous les lundis dans son salon de coiffure du quartier très chic de Saint-Germain-des-Près, avant l’ouverture du salon Joséphine en 2011.

Nous l’avons rencontrée lors de la soirée organisée le 6 mars pour fêter l’anniversaire du salon : « Une soirée pour remercier tous nos partenaires, mécènes, parrains et marraines, sans qui Joséphine n’aurait pas pu exister. » En grande majorité de grandes enseignes, comme Caroll, Kookaï et Comptoir des cotonniers, des fondations d’entreprise, comme la Macif et L’Oréal, et des bienfaiteurs « rencontrés pour la plupart dans [son] salon de coiffure ». Les bénéfices de la vente aux enchères d’œuvres d’art, serviront à développer l’activité du salon de la Goutte-d’Or et financer l’ouverture de nouveaux à Saint-Denis (93), Tours et Valenciennes.

Avis aux candidat-e-s, rien ne pourra se faire si les bénévoles ne répondent pas à l’appel pour augmenter le nombre de prises en charge et concrétiser les autres projets.

Pour Lucia Iraci « les femmes en situation de précarité ont aussi le droit d’être belles, et nous pouvons leur donner le meilleur. Ce n’est pas parce qu’elles sont au fond du trou qu’elles doivent y rester. Je ne supporte pas l’hypocrisie qui consiste à leur dire seulement de se débrouiller, d’aller travailler, alors qu’à ses propres enfants qui vont juste passer le bac, on va dire « arrange-toi un peu, habille-toi bien » ! »

On ne peut que souhaiter longue vie à Joséphine !

Catherine Capdeville – EGALITE