Monde Chine : l’avortement forcé très médiatisé n’est que le sommet de l’iceberg

Feng Jianmei à l'hôpital

Feng Jianmei à l’hôpital.

Si les abus de l’application de la politique de l’enfant unique (*) sont bien connus en Chine (avortements et stérilisations forcés, infanticides et non-déclaration d’enfants), certains faits divers en rappellent parfois l’extrême dureté, en dépit d’un très léger assouplissement officiel de cette politique depuis quelques années.

Ainsi, le cas de Feng Jianmei, résidente de la ville d’Ankang, dans la province du Shaanxi, forcée à avorter le 2 juin de son deuxième enfant, alors qu’elle était enceinte de sept mois. N’ayant pu payer l’amende de 40000 yuans (environ 5000 euros) que lui demandaient les autorités locales du planning familial, le jeune femme a été arrêtée et envoyée à l’hôpital pour y subir un avortement. Elle a perdu l’enfant deux jours plus tard.

Mais, contrairement à beaucoup d’autres, cette affaire n’est pas passée inaperçue et a suscité une flambée d’indignation sur internet. Très vite, l’histoire de Feng Jianmei a été diffusée sur les réseaux sociaux – notamment sur Weibo, réseau social chinois, où le sujet quelques jours durant a été le plus traité avec près de 319000 commentaires. Une photographie a également circulé, montrant la choquante image de Jianmei étendue sur son lit d’hôpital, un fœtus de sept mois sanguinolent posé à ses côtés.

Le célèbre magazine pékinois libéral Caijing y a consacré un article, partagé plus de 8000 fois sur Weibo. La récente mobilisation autour de l’ « Avocat au pied nu » aveugle, Chen Guangcheng, emprisonné puis assigné à résidence pendant deux ans, avant de s’exiler aux Etats-Unis en mai 2012 pour avoir défendu la cause de femmes forcées à être stérilisées ou à avorter dans la province du Shandong, a sûrement permis à cette cause de revenir sur le devant de la scène chinoise.

Le 16 juin, une femme, déguisée en paysanne enceinte, a également protesté à la sortie du métro dans la ville de Shenzhen contre de telles pratiques. Elle tenait un panneau sur lequel était écrit : « Chères toutes, je suis aussi une femme dévouée à l’harmonie du pays. En plus de l’enfant unique que la loi me permet d’avoir, j’ai également porté en moi les bâtards du chef du village, du maire et du chien du village. Ne me faites pas avorter, ne me faites pas payer : ce n’est pas de ma faute, c’est à cause de mon vagin ! »

Le mari de Feng Jianmei a été récemment déclaré disparu, alors que la famille pensait aller à Pékin pour témoigner auprès des médias. De plus, le gouvernement local aurait engagé des internautes (pratique courante de propagande) pour diffuser des rumeurs sur la famille Feng. Le député-maire d’Ankang s’est cependant a récemment dénoncé ces pratiques inhumaines et les officiels impliqués dans l’affaire – dont le chef du planning familial du conté – auraient été punis, d’après le Los Angeles Times Report.

Il semble néanmoins que la médiatisation et la mobilisation des internautes aient largement participé à la répression de ces officiels. En effet, sur 7 millions d’avortements pratiqués annuellement depuis 2000 en Chine (le pic d’avortement ayant eu lieu en 1983 avec 14,37 millions), un grand nombre sont largement liés aux pressions dues à la politique de l’enfant unique et très peu d’affaires parviennent à être médiatisées comme a pu l’être le cas de Feng Jianmei.

Ainsi, la pseudo-souplesse prônée récemment par le gouvernement chinois avec l’élargissement du droit à avoir deux enfants semble toute relative et n’empêche en rien la continuité de pratiques choquantes et inhumaines.

Justine Rochot, collaboratrice Chine – EGALITE

(*) La politique de l’enfant unique, mise en place en 1978, visait originellement les familles urbaines chinoises. La limitation des naissances est également appliquée dans les régions rurales, mais de manière légèrement plus souple, autorisant les couples à mettre au monde deux enfants, selon certaines conditions.