Culture Eva Besnyö : l’engagement par l’objectif

Eva Besnyö, sans titre, 1976 (Action menée par les Dolle Mina, “Terug naar de Breinaald“ [“Retour à l’aiguille à tricoter“],Amsterdam) Collection Iara Brusse, Amsterdam © Eva Besnyö / Maria Austria Instituut Amsterdam

Eva Besnyö , photographe néerlandaise d’origine hongroise née en 1910 à Budapest a su faire de la photographie un mode d’expression à part entière. La rétrospective que le Jeu de Paume lui consacre met à l’honneur le travail et le talent d’une femme qui s’est émancipée par son art. Consacrer une exposition à une femme photographe, c’est aussi selon, Marta Gili, directrice du jeu de Paume « la volonté de revenir sur le récit de l’histoire de la photographie et ses préjugés de genre ».

La photographie de l’engagement politique

La photographie d’Eva Besnyö oscille entre documentation sociale et expérimentation esthétique. Elle va à la rencontre des gens, immortalise le portrait de ceux qui sont retranchés dans la pauvreté et les galères de tous les jours. La dénonciation sociale par l’image. La Nouvelle objectivité, courant dans lequel elle est associée dès le début de sa carrière l’entraîne à envisager la photographie d’un point de vue social. Elle parcourt les villes d’Europe et fige sur le papier glacé des scènes de chantiers. Le travail de Besnyö n’est jamais très éloigné de ses convictions politiques.

Profondément attachée au socialisme, elle quitte la Hongrie de son enfance.

« C’était une espèce de pays féodal avec un gouvernement à moitié fasciste, l’amiral Horthy était une sorte de fasciste. Ça ne m’allait pas. Et puis la Hongrie était très antisémite (*) ».

Elle rejoint alors Berlin, ville dans laquelle elle apprend la photographie et commence ses premières séries. Elle photographie les travailleurs en pleine action: charbonniers dans la rue, dockers sur la Spree, monteurs juchés sur des échelles ; au centre-ville, elle s’intéresse aux ouvriers d’Alexanderplatz, le plus grand chantier d’Europe en 1930.

Les événements politiques l’entraînent à quitter l’Allemagne en 1932 pour rejoindre Amsterdam. C’est dans cette ville qu’elle se lie d’amitié avec des artistes de la Nouvelle Objectivité comme la peintre Charley Tooro ou, son fils, le cameraman John Fernhout avec qui elle se marie.

La capitale hollandaise est aussi le lieu de la reconnaissance du public qui lui vient à la suite d’une exposition qui lui est consacrée à la galerie Van Liert en 1933. La même année son engagement politique la fait entrer au Mouvement des photographes ouvriers, mais en tant qu’étrangère Eva Besnyö n’a pas le droit d’exercer d’activité politique.

L’œuvre est donc moins « politique », car Besnyö se tourne vers la photographie d’architecture moderne : l’intérêt est de mettre en valeur l’aspect fonctionnel des choses, des objets.

La guerre reste une époque difficile surtout pour celle qui possède des origines juives. Sa production est faible, quasi nulle. Elle vit dans la clandestinité jusqu’en 1944 et réalise des photos d’identité pour des faux papiers.

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Focus sur les luttes féministes

Le parcours professionnel d’Eva Besnyö est jonché d’expériences personnelles significatives. Les photos des années 1970 rappellent le parcours féministe de la photographe : banderoles, manifestations, foules rassemblées. Eva Besnyö a immortalisé la marche de l’histoire féministe à travers des clichés qui expriment toujours une forte sensibilité pour l’être humain.

Le parcours féministe d’Eva Besnyö commence au sein du mouvement féministe des « Dolle Mina (1) ». Ces hommes et ces femmes majoritairement issus du mouvement protestataire étudiant réclament l’égalité des droits.

Eva, qui est mère de deux enfants, vit de façon très personnelle le conflit, classique pour les femmes, du choix entre l’éducation de ses enfants et la pratique de sa profession. Elle choisit de se battre pour revendiquer la reconnaissance du travail des femmes.

La photographe milite activement aux côtés de sympathisant-e-s de toutes tranches d’âge. Elle se concentre sur la documentation photographique des actions et activités du mouvement, notamment par la transmission quotidienne d’images, à la manière d’une agence de presse.

En 1974, elle réalise une grande campagne photographique sur des femmes au travail dans les professions jusque là réservées aux hommes.

Cette exposition du jeu de Paume, avec plus de 120 tirages d’époque et de nombreux documents originaux, constitue en France la première rétrospective qui soit consacrée à Eva Besnyö. Son but est de faire davantage connaître au public cette artiste engagée, cosmopolite convaincue et grande dame de la photographie néerlandaise.

 

Marina Corvillo – EGALITE

 

Eva Besnyö (1910-2003) l’image sensible, du 22 mai au 23 septembre 2012, Jeu de Paume 1 place de la Concorde 75008 Paris 01 47 03 12 50 Mardi de 11 à 21h, et du mercredi au dimanche de 11 à 19h. Fermeture le lundi, y compris les jours fériés.

 

*  Eva Besnyö : entretien avec Marion Beckers et Elisabeth Moortgat, réalisé le 2 novembre 1991 à Amsterdam
(1) Dolle Mina est un matronyme choisi en hommage à une ouvrière féministe du XIXème siècle, Wilhelmina Drukker.