Contributions Economie mondialisée et viol en RDC : les rapports occultes


© Responsible Sourcing Network – Flickr-.

Le sujet est peu connu et pour cause ! Combien d’entre nous se penchent sur l’origine des matériaux utilisés pour la production des téléphones portables, des ordinateurs, des appareils photo dont nous faisons un usage quotidien, sans même y penser ? Et pourtant l’exploitation des matières premières dont ils sont faits donnent lieu à des actes meurtriers qui sont peu connus et n’émeuvent guère.

Les principaux métaux utilisés pour la confection de ces objets sont l’or, la cassitérite, le wolframite et le coltan, tous venant de l’est de la République démocratique du Congo, siège de conflits armés d’une rare brutalité. Mais en toile de fond de cette production de minerais et des activités meurtrières des chefs de guerre qui en gèrent l’exploitation, se profile une situation économique et politique complexe où dominent les intérêts de l’économie globalisée.

Des sociétés locales exploitent les mines pour le compte de multinationales ; elles ont recours à des milices tant pour accéder aux mines que pour leur exploitation au jour le jour.

Le viol collectif est devenu une forme de terreur systématique dans ces zones minières. Ce n’est d’ailleurs pas seulement « une affaire de femmes » puisqu’un nombre croissant d’hommes se comptent parmi les victimes. Au point que – selon les premières conclusions d’une enquête mise en place par le Centre de Recherches Politiques et Sociale d’Afrique Noire (CEREPSAN) de l’Université de Kisangani et Women in War/Femaid à Paris – on peut pratiquement superposer une carte des mines sur celle des viols et des abus des droits humains.

 Une journée mondiale de grève de téléphones mobiles

Le monde de la finance est loin d’ignorer cet état de fait. Ce que l’on appelle désormais la loi Obama en RDC, qui est le résultat de pressions exercées par des ONG telles que Human Watch Rights, le projet Enough et Global Witness, impose désormais des mesures concrètes et une surveillance accrue effectuée par des agences extérieures. L’OCDE a également publié un guide recommandant « le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant des zones de conflit à haut risque ». Les effets se font ressentir puisqu’un bon nombre de sociétés se sont pliées aux nouvelles directives. Ce n’est qu’un début, largement insuffisant sans une prise de conscience publique et mondiale.

On peut se demander pourquoi nombre d’organismes humanitaires rechignent tant à mettre en avant le lien trouble entre viols, exploitation et économie globalisée. Pourquoi ne travaillent-ils pas avec ces regroupements industriels, comme celui de l’étain l’ ITSCI (*) et les quelques ONG qui sont mobilisées sur cette question. Que ce soit dans les rapports d’Oxfam ou les derniers efforts du gouvernement britannique pour créer une cellule de crise sur le viol, ou encore dans les rapports d’Amnesty International, on ne trouve que des poncifs qui répugnent à nommer les bénéficiaires ou à incriminer la fabrication d’outils électroniques que nous utilisons tou-te-s. Est-ce parce que ces organisations sont situées dans les pays qui abritent les sociétés condamnées déjà à maintes reprises pour leurs usages abusifs (comme Glencore**  en Suisse ou Anglo-Ashanti Gold*** en Angleterre) et qui néanmoins financent des «bonnes œuvres», histoire de blanchir quelques fonds et de se dédouaner ? Une hypothèse parmi tant d’autres…

L’Association FemAid initie avec Women in War une campagne de sensibilisation qui doit conduire à une journée mondiale de grève de téléphone mobile, afin que pression soit faite sur l’industrie pour apposer un sceau garantissant le non-recours au viol et aux abus des droits humains dans la fabrication de tout objet électronique. Déjà, l’association Union Sportive pour l’Autodefense Populaire (USADEP) à Bukavu, organise une grève annuelle d’une journée du téléphone portable.

Pour aboutir à cette journée mondiale de grève, il faudra la participation de toutes les associations intéressées et une prise de conscience planétaire des enjeux de nos pratiques quotidiennes.

 

Carol Mann – sociologue, spécialiste de genre et conflit associée à SOAS (School of  Oriental and African Studies) de l’Université de Londres, directrice de FemAid (Paris).

* International Tin Supply Chain Initiative

** Glencore ,une des premières  sociétés minières du monde,  est connue pour son opacité. Cependant, de nombreux rapports font état de l’utilisation de main d’œuvre enfantine dans les mines au Congo, de pollution massive en Zambie et RDC, de recours à des paramilitaires pour accéder à des mines en Colombie. Source : Heinrich Böll Foundation, Money to Metal

*** Anglo-Ashanti Gold est dénoncé par Human Rights Watch pour avoir versé des pots de vin au Front des Nationalistes et Intégrationnistes, pour accéder aux mines au Kivu au Nord Est de la RDC en 2005.