Médias « Dans les médias, c’est dans la représentation des hommes que l’on observe les changements les plus importants »

Marlène Coulomb

En France il y un manque patent de travaux sur la question du genre et des médias, comment l’expliquez-vous ?

Il est vrai que lorsque l’on compare les études effectuées à l’étranger, en particulier dans les pays anglo-saxons, avec la situation de la France, on se rend compte du déficit de recherches dans ce domaine, malgré les avancées de ces dernières années.

Cela tient en particulier à la tradition universitaire française, marquée par le fameux « universalisme républicain » et par conséquent longtemps hostile aux études sur le genre (c’est encore le cas aujourd’hui), comme aux travaux sur la diversité, d’ailleurs. Le soupçon d’américanisme attaché à ces études n’a pas non plus facilité leur implantation dans l’hexagone. Ce qui est intéressant, c’est que malgré tout, les travaux sur le genre se sont développés, en raison de leur fort pouvoir explicatif.

Les féministes se sont-elles suffisamment emparées de cette question selon vous ?

Les universitaires étant longtemps resté-e-s, pour les raisons que l’on vient d’évoquer, en retrait sur ces questions, c’est en fait aux féministes que l’on doit les premiers travaux sur le rôle des médias dans « la fabrique du genre ». Je pense en particulier aux ouvrages pionniers d’Evelyne Sullerot ou d’Anne-Marie Dardigna qui dès les années 60-70 se sont interrogées sur les magazines féminins et la publicité.

Aujourd’hui encore, la vigilance des féministes reste forte. En témoignent des associations comme Les chiennes de garde ou La Meute, avec son fameux « prix macho » qui épingle les publicités usant de stéréotypes sexistes ou son « prix fémino » qui récompense celles qui au contraire déconstruisent ces stéréotypes.

Mais les organismes dont la vocation est de promouvoir l’égalité hommes-femmes, ont aussi commandité des travaux dans ce domaine. Je pense en particulier aux instances internationales comme le Parlement européen et l’ONU. La vaste étude du « GMMP » (1) ou « Observatoire mondial des médias sur le genre » est née suite à la déclaration de Pékin (2). Il faut aussi citer les journalistes engagées (ce sont principalement des femmes) dans cette lutte, comme l’Association des Femmes Journalistes.

Sur quels champs d’étude devraient en particulier porter les recherches ?

Les magazines féminins et la publicité ont longtemps cristallisé les recherches, en raison du caractère manifeste des stéréotypes de genre. Mais le spectre des travaux s’est aujourd’hui bien élargi : sont aussi étudiés « la littérature jeunesse » et les manuels scolaires, en raison de la malléabilité supposée de leur jeune public ; les informations, censées rendre compte du réel « tel qu’il est » et où les femmes sont cependant si peu présentes ; la fiction, sous toutes ses formes : séries télé, cinéma, littérature …

La façon différente dont les hommes et les femmes s’approprient les médias mériterait d’être mieux analysée, de même que la place des hommes et des femmes dans la production médiatique.

Et surtout, trop souvent focalisées sur les seules femmes, les recherches doivent travailler à une meilleure articulation du masculin et du féminin, qui constitue à mes yeux un impératif scientifique aussi bien que pratique.

Vous avez coordonné pour la France l’étude du GMPP réalisée en 2009. Quels enseignements principaux en avez-vous tiré ? Avez-vous observé des changements depuis cette date ?

Les représentations, c’est comme la tectonique des plaques : elles évoluent lentement. C’est le premier enseignement du travail effectué dans le cadre du GMMP. Elle a porté en 2009, pour sa 4ème édition, sur les médias de 108 pays, totalisant 82% de la population mondiale : c’est dire son caractère représentatif. Or, sur une période de 15 ans, la visibilité des femmes dans les médias d’information a peu progressé puisqu’elle est passée de 17 à 24%. La dernière étude montre en outre que celles-ci restent principalement représentées par des stars et des gens ordinaires, mais rarement comme des figures d’autorité (en tant qu’expertes, par exemple). La référence à leur apparence physique, la mention de leur âge et de leur situation familiale (alors que leur profession est moins mentionnée que lorsqu’il s’agit des hommes) et la tendance à les présenter comme victimes caractérisent toujours la représentation des femmes dans ces médias. Je dis « toujours », parce que c’est là une constante, et que ce constat est fait depuis de nombreuses années.

En fait, c’est sans doute dans la représentation des hommes que l’on observe les changements les plus importants. Comme les femmes, ceux-ci en effet figurent en tant que pères et époux ; comme les femmes, ils sont représentés comme « objets sexuels », et en proie à l’émotion. On voit donc combien il est important de travailler conjointement sur les femmes et les hommes.

Quelles sont vos préconisations pour combler ce déficit de visibilité des femmes dans les médias ?

Formation et information du public, pour qu’il n’accepte plus cette façon de représenter les unes et des autres. Et formation des journalistes pour que les routines de leur métier et l’urgence de leur quotidien ne soient plus le prétexte à la reproduction – consciente ou inconsciente – des stéréotypes de genre. Quand on entend certains responsables d’émissions télévision ou de radio dire qu’il n’y a pas de femmes présentes sur leur plateau parque qu’ils n’en ont pas « trouvé », on croit rêver.

Enfin, des sites comme Egalité sont des initiatives précieuses pour inventer de nouvelles manières de faire de l’information, plus équitables au regard du genre !

Propos recueillis par Caroline Flepp — EGALITE

Dernier ouvrage paru : Marlène Coulomb-Gully, Présidente : le grand défi, Paris, Payot, 2012.

(1) Etude internationale sur les médias d’information effectuée tous les 5 ans depuis 1995.

 (2) Conférence de l’ONU a Pékin en 1995 au cours de laquelle avait été soulignée la nécessité de travailler sur les femmes et les médias.