Société Etre une femme artiste : une force ou une faiblesse ?

Femmes artistes
© Lieven Soete — Flickr. 

Plusieurs rapports sur cette question, notamment ceux de Reine Prat (1) en 2006 et 2009 mettent en évidence de nombreux déséquilibres en France.

A titre d’exemples : 84% des théâtres co-financés par l’Etat sont dirigés par des hommes ; 78% des spectacles sont mis en scène par des hommes ; 86% des établissements artistiques sont dirigés par des hommes. En ce qui concerne l’attribution des moyens financiers, pas de quoi se réjouir non plus. Si le coût moyen d’un spectacle s’élève en 2009 à 72000 € dans un centre d’art dramatique il est à noter que la somme frôle les 78 000 € pour un spectacle mis en scène par un homme contre moins de 44 000 € s’il s’agit d’une femme.

Alors, une question s’impose : les hommes seraient-ils plus talentueux que les femmes et donc mieux à même de trouver leur place et leur légitimité dans les milieux artistiques ?

Début octobre à Rennes, les Ateliers du Vent  et  Questions d’égalité proposaient une journée de réflexion au titre volontairement provoquant : « La testostérone produit-elle de l’excellence artistique ? »  Une occasion pour de nombreux artistes – et pas seulement des femmes – de débattre et de chercher ensemble comment faire avancer les choses. Car si des raisons historiques peuvent parfois expliquer l’engagement tardif des femmes en art, notamment l’ouverture récente de certaines écoles, ce n’est qu’avec des modèles féminins forts que les petites filles parviendront à s’autoriser à choisir ces disciplines.

En amont de cette journée, plusieurs femmes – metteuse en scène de théâtre, danseuse et chorégraphe, peintre, écrivaine, photographe – avaient accepté de répondre à quelques questions. Leurs témoignages ont ainsi pu servir de base aux discussions. Nous en avons sélectionné quelques extraits.

La question d’être un homme ou une femme s’est-elle posée dans votre pratique artistique ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Racontez...

Brigitte. Non, la question ne se pose pas. Quand je suis dans mon atelier, je crée à partir de moi, bien sûr, mais surtout à partir de ce qui me traverse, ce que j’entends et comprends du monde autour de moi. Quand j’écris, je parle autant au masculin qu’au féminin (j’aime jouer avec ça).

Isabelle. Elle s’est posée dans les premières rencontres de mon personnage et de son public. Un personnage femme prise pour un homme par une partie des spectateurs. J’ai pris son ambiguïté et creusé son côté androgyne, mon côté des deux genres. Qu’est ce qui est féminin, masculin pour moi, qu’est ce qui pousse à cette différence?

Léonie. A la genèse de mes expérimentations plastiques, je me suis mise à photographier compulsivement des ersatz de corps de femmes : statues, détails de tableaux, pages de magazines, mannequins de vitrines, photo d’écran d’ordinateur ouvert sur un site porno… Force est de constater qu’elles représentaient toutes, sans exception, une image érotisée de la femme. Moi, femme, présentait des féminités érotiques. Est-ce que je portais un regard d’homme sur la femme, trop bercée par l’image véhiculée par la société et les différents médias? Ou, est-ce que, partant de modèles créés par des artistes hommes, ils étaient déjà chargés d’un érotisme fort que je n’avais plus qu’à capturer ? J’ai donc eu envie d’y « réinjecter » du féminin. C’est alors que la broderie s’est tout naturellement imposée à moi : j’ai brodé mes photographies imprimées sur de la toile. De fil rouge, toujours,

Vous rappelez-vous d’un jour où être une femme artiste a été une force ? Un jour où cela a été une faiblesse ?

Cécile. Tous les jours être une femme est une faiblesse, une faille. Je pourrais seulement dire que ce sujet est le « fond de commerce » de mon travail artistique, je ne sais pas si cela peut être considéré comme un avantage.

Léonie. J’ai l’impression d’avoir quelque chose à prouver. Tout d’abord parce que je suis une femme, et ensuite parce que je suis aussi mère. J’ai fait le choix de conjuguer vie privée et vie professionnelle au même moment de ma vie. Je pense qu’être une artiste femme peut être une force, même si travailler sur des thèmes féminins, en employant un médium spécifiquement féminin, peut mener à une exclusion vis à vis du monde artistique exclusivement dominé par les hommes.

Cécile. Dans la musique, c’est flagrant, du fait qu’il y a moins de femmes qui font du rock, j’ai l’impression, qu’on ressemble à des bêtes de foire, on a envie de voir de quoi on est capable. Alors on est plus facilement invitées… journée des femmes, festival féminin… On nous regarde avec curiosité, tolérance, attendrissement ; on regarde aussi nos formes, nos culottes ; on nous dit :  » c’est bien pour des filles « . Le plus difficile pour moi est le problème du couple. Je trouve les hommes avec qui j’ai vécu toujours injustes avec le fait que je parte en tournée et que je rencontre beaucoup d’autres gens ; ils sont suspicieux, jaloux, impatients. J’ai beaucoup de mal à construire une relation sans qu’on me voie comme égoïste, car comme mon travail est une passion, l’autre se sent toujours lésé dans mes choix.

Lucie. Etre une femme artiste est à la fois une force et une faiblesse quand on s’attache à ce détail. D’ailleurs je n’aime pas vraiment qu’on me présente comme femme photographe! Je ne genre pas ma pratique, pas parce que je veux cacher le fait que je suis une femme mais parce que je ne veux pas être traitée et perçue différemment, comme un être un peu exotique « oh regardez une femme qui fait de l’art… »

Marine. Etre une femme artiste, c’est une force qui se construit chaque jour : prendre confiance en soi, ne pas s’excuser de ce qu’on fait, oser assumer ses actes, bref, casser sa socialisation féminine. C’est une faiblesse dès qu’on se laisse impressionner ou déstabiliser par le regard des hommes, qui sont souvent les décideurs, les programmateurs, les juges. Une des choses les plus compliquées à vivre, c’est lorsqu’un homme artiste ou programmateur pour qui vous avez de l’estime semble reconnaître votre travail, vos compétences, votre talent, et que vous vous rendez brusquement compte qu’un de ses objectifs est de vous mettre dans son lit… Là, la confiance en soi s’effondre, parce qu’on se dit «  est-ce je vaux vraiment quelque chose ? Ou est-ce qu’il ne m’a flattée que pour essayer de coucher avec moi ? »

Si vous aviez été un homme, en quoi votre parcours d’artiste aurait-il été différent ?

Brigitte. Mon parcours aurait été différent, c’est sûr… mais mieux ? Etre une femme oblige à se battre un peu plus, pour prouver que ce qu’on fait peut avoir une valeur qui n’a rien à voir avec le féminin. Paradoxalement, être une femme ouvre aussi des portes et on peut parfois trouver ça confortable… il y a des préjugés tenaces: une femme artiste, c’est forcément pour son loisir, un passe-temps sage et harmonieux, et c’est forcément parce qu’elle a un gentil mari compréhensif qui la laisse faire, qui l’entoure et qui lui permet de ne pas rapporter d’argent à la maison….

Marine. Je n’aurais certainement pas travaillé sur le féminisme. Je n’aurais pas été si sensible aux rapports de domination, et au sort de toutes les minorités opprimées, et je n’aurais pas pris cela comme matière principale de mon travail. Et puis je pense aussi que j’aurais globalement moins perdu de temps et d’énergie à angoisser, douter, m’auto-dévaloriser ou m’auto-censurer, notamment dans mon travail d’écriture. Mais je ne regrette absolument rien !

 

Geneviève ROY — EGALITE

 

(1) Rapports complets à retrouver sur le site du ministère de la Culture