Articles récents Les cow-boys de l’open-space

Témoignage Quand on travaille dans un groupe du CAC 40, mieux vaut être blanc, avoir entre 30 et 45 ans, être en bonne santé, hétérosexuel, très docile, et accessoirement … être un homme !
Certes le genre n’est qu’un critère de discrimination parmi d’autres dans l’entreprise, mais tout de même ! Joel Bakan, auteur du livre The Corporation qui a donné lieu au documentaire mythique portant le même nom aurait d’ailleurs pu ajouter « gros macho » à la liste des qualificatifs s’appliquant à l’entreprise. Dans son ouvrage, il démontre par A + B que si l’entreprise était une personne, elle aurait toutes les caractéristiques d’un psychopathe. Il aurait tout aussi bien pu dire« petit macho vicelard » car bien sûr, l’entreprise est un monde feutré mais pernicieux.
Cela fait 24 ans que je travaille dans / pour / avec des grandes entreprises françaises et effectivement c’est un monde dual, le plus souvent piloté par la peur. En général, on est assez éloigné des valeurs prônées (modernité, dynamisme, épanouissement, créativité, fierté …) mais les salarié-e-s ont tellement peur et ont tellement intériorisé les injonctions qu’on a l’impression qu’ils-elles croient vraiment travailler dans un monde merveilleux.
Plus tu montes dans la hiérarchie, plus c’est masculin, blanc, grisonnant, avec des noms qui fleurent bon l’aristocratie française. Mais ne soyons pas trop sévères : certains ont des chemises rayées et d’autres pas : c’est ça la diversité !
Dans un grand groupe que j’ai longtemps pratiqué, les propos, sous-entendus et blagues sexistes sont totalement usuelles dans les comités de direction (c’est même l’endroit privilégié car en général on s’y retrouve entre hommes). Il est notamment de bon aloi, lorsque l’on évoque une collaboratrice, de commenter son physique. Il faut ajouter que les femmes ont intérêt à être doublement compétentes si elles veulent être reconnues pour leur travail. Un peu comme si la charge de la preuve était inversée : alors qu’un homme bien dans le moule sera à priori respecté et jugé compétent, une femme, elle, va devoir ramer pour faire ses preuves. Effet collatéral : certaines vont se sentir obligées d’adopter les codes des hommes (autoritarisme, arrogance, voire vulgarité, vie familiale en berne, …) pour pouvoir jouer dans la même catégorie.
Autre symptôme de ce malaise : l’entreprise peine à trouver un juste milieu entre un monde testostéroné, hyper masculin, façon :« on va tous les niquer, on n’est pas des gonzesses » (par exemple : milieu de la production, de la grande distribution ou de la logistique …) et un monde ultra-lisse, politiquement correct façon melting-pot « we are the world » (par exemple : services, tertiaire, high-tech…).
Récemment, une ex-collègue travaillant chez un éminent éditeur de logiciel américain me faisait part de son désarroi face au fossé culturel constaté lorsqu’elle rendait visite à un client dans un centre de production informatique d’une entreprise de grande distribution. Production informatique, plus grande distribution, là j’avoue qu’on cumule les facteurs aggravants. Pistolets (même si ils sont à balles en mousse…), ambiance cow-boys de l’open-space (« on n’est pas des pédés ici, on n’est pas là pour se branler » – propos quasi véridiques trouvés dans des mails collectifs adressés par la hiérarchie, si si …). Je vous laisse imaginer la tête de ma gentille collègue, issue de son monde policé dont la principale préoccupation du moment était l’organisation de la communion de sa fille …
Alors comme elle oscille entre ces deux extrêmes sans trouver le ton juste, l’entreprise s’achète une conscience. Pour se faire pardonner ces petits écarts de langage et de comportement, le grand groupe a créé un concept innovant : LE Programme RSE. On pourrait croire que RSE signifie Racisme et Sexisme Exécutifs, mais pas du tout, figurez-vous que c’est l’acronyme de Responsabilité Sociale de l’Entreprise. Le but de jeu : démontrer que l’on joue à fond la carte de l’égalité, par des actions de communication, alors qu’on ne change rien sur le fond (sexisme convenu, discriminations de genre, ethniques, sociales, plafond de verre, différences de salaires …).
Et puis il y a la question de l’organisation du travail qui opère une sélection naturelle : la douce pression pour les réunions à 9h ou à 18h pousse souvent Madame à mettre sa carrière au second plan, encore de nos jours, au profit de celle de Monsieur. Logique : il eut été étonnant que notre cow-boy de l’open space, devienne un toutou à sa maman une fois rentré au bercail … en tout cas pas en ce qui concerne la vie professionnelle. Et donc cette moindre amplitude horaire aboutit subrepticement, tacitement à l’établissement de catégories de salariés à deux vitesses : les « in » et les « boulets », le plus souvent les femmes.
Moralité : différences de salaire, organisation du travail, éducation et rôles sociaux ancrés, le système s’auto-entretient !
 
Michoko

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