Articles récents Philippe Lemaire , une vie d’assistant de service social

TEMOIGNAGE
Ma mère était couturière à domicile, mon père pelletier assortisseur dans la fourrure. Il a été abandonné par sa mère après quelques années passées à ses côtés. Confié à la DDASS, mon père a été placé dans plusieurs familles d’accueil en milieu rural. Je suis toujours en relation très étroite avec la famille qui l’a accueilli pendant plusieurs années. Peut être y a t il un lien avec ma fibre sociale ?

J’ai effectué mes études en trois ans dans une école où l’ambiance était bonne. C’était deux ans après les événements de 1968; l’époque était à la convivialité …  La promotion d’étudiant-e-s comptait une trentaine de personnes dont 4 garçons. J’étais le seul, parmi ces derniers, à démarrer la formation juste après l’obtention du bac. Les 3 autres étaient en reconversion. J’étais le plus jeune.

Dans le cadre de mes études, je devais faire un stage obligatoire dans un service d’obstétrique en milieu hospitalier. L’hôpital sollicité pour m’accueillir a refusé de le faire du fait que j’étais un homme et que cela pouvait gêner les femmes hospitalisées, dans leur intimité. A l’époque, il y avait très peu de personnel masculin parmi les infirmier-e-s, aide soignant-e-s et encore moins dans le corps des assistant-e-s de service social. Mon stage a été reconverti en emploi temporaire d’aide soignant rémunéré !

J’ai ensuite effectué mon service militaire à l’action sociale des armées.

Privilégier la mixité des équipes 

A l’issue de mon service national, en 1974, j’ai tout de suite trouvé un emploi dans une association de la région Ile de France spécialisée en protection de l’enfance. Le problème du chômage ne se posait pas à l’époque. Je crois aussi que le fait d’être un homme a facilité mon embauche. En effet, la constitution d’équipes mixtes, pour mener un travail socio-éducatif auprès de jeunes mineur-e-s et de leur famille était souhaitée.

Toujours comme assistant de service social, j’ai ensuite travaillé, en 1981, dans une association parisienne de protection de l’enfance. J’ai pu y conduire un travail social de groupes avec des usager-e-s dans le cadre de la rénovation de l’îlot Châlon.

En 1987, la direction de l’association m’a proposé d’être responsable d’une équipe de protection de l’enfance sur le 13ème arrondissement. Au travail éducatif conduit avec les familles s’est ajouté un travail plus collectif dans certaines cités d’habitat social. Ce travail portait sur une aide à la scolarité des enfants inscrits dans les écoles élémentaires du quartier en lien avec les enseignant-e-s, les parents, particulièrement les mères de famille. Les familles avaient plusieurs types de réaction face à un homme assistant social : chez celles qui étaient habituées aux services sociaux, il y avait de l’étonnement mais pas de rejet, chez celles qui étaient peu habituées aux service sociaux, aucun rejet ni surprise et puis chez celles dans lesquelles, le père était à la maison pour cause de chômage ou de maladie, il y avait une nette préférence pour une interlocutrice. Durant les 8 ans où je suis demeuré à ce poste, j’ai toujours privilégié, lors d’embauches consécutives à des départs, la mixité dans l’équipe. J’ai ainsi embauché sur cette période trois assistants de service social.

En 1995, j’ai accepté de prendre le poste de directeur de service que l’association me proposait. Il s’agissait de gérer un service chargé d’accompagner les allocataires du R.M.I dans leur insertion sociale et/ou professionnelle. L’équipe était essentiellement féminine.

Après 10 ans passés sur ce poste évolutif, au gré des lois et des contingences économiques, d’importantes divergences sont apparues avec la direction de l’association. Je me suis retrouvé en arrêt maladie pour «burn out» en novembre 2005 et licencié en mai 2007 pour «inaptitude au poste» tenu durant 10 ans !! L’association a été condamnée aux torts exclusifs à des pénalités financières importantes.

En mai 2007, âgé de 55 ans, j’ai passé le concours sur titre de la ville de Paris qui recrutait des assistant-e-s de service social. Reçu premier, j’ai pu choisir mon poste parmi ceux proposés dans différents services sociaux de la ville. J’ai opté pour le service social scolaire du 1er degré et intégré un poste sur le 18ème arrondissement, fin 2007.

«C’est bien que l’on ait un homme assistant social»

J’ai recommencé ma carrière à zero, bien content d’avoir retrouvé un emploi !! J’étais le seul homme dans un service de 15 personnes et sur l’ensemble du territoire parisien nous n’étions que deux assistants de service social sur les 130 professionnel-le-s intervenant-e-s dans les établissements scolaires de Paris (écoles maternelles et élémentaires).

L’accueil fut chaleureux dans les écoles dont les personnel-le-s étaient peu habitué-e-s à travailler avec un assistant de service social homme. Je me souviens de la réflexion d’une directrice d’école : «c’est bien que l’on ait un homme assistant social.» Elle le disait à propos de ma façon d’aborder les difficultés économiques des familles. Ces difficultés, énoncées par les mères des enfants, interlocutrices majeures du service social scolaire, révélaient une forte attente, de leur part, d’être assistées grâce à l’obtention d’aides financières via mon intermédiaire. La directrice trouvait que, sur ce plan, mes échanges avec les mères, la recherche de réponses diversifiées, de réponses argumentées quand elles ne répondaient pas à l’attente matérielle des demandeuses, créaient un autre type de relation professionnelle avec ces femmes habituées à avoir des interlocutrices femmes. Certaines mères de famille, habituées à venir «demander» au service social scolaire, ont plus ou moins bien vécu et accepté ma présence. Mon positionnement professionnel remettait en cause, pour certaines, un mode de relation, de suivi social établis jusqu’alors.

Il est intéressant d’être un homme dans le milieu scolaire qui reste essentiellement féminin que ce soit les enseignant-e-s, les médecins scolaires, les psychologues, les personnelles techniques…

Sur mon secteur scolaire, j’ai travaillé avec un assistant social de secteur et un assistant social de collège. Je me souviens que nous sommes intervenus tous les trois dans une famille dont la mère était victime de violence conjugale. La mère de famille et les trois enfants nous ont bien accueillis et le fait d’être des interlocuteurs hommes n’a pas posé problème.
Tout au long de ma carrière professionnelle, dans mes relations de travail, je n’ai jamais rencontré de difficultés (hormis avec la directrice de l’association qui m’a licencié…..) avec les collègues femmes qui ont toujours été majoritaires dans les services où j’ai travaillé.

La mixité en milieu professionnel et plus précisément dans le secteur social de l’aide aux personnes, me semble indispensable. Il est toujours enrichissant de partager des points de vue, d’échanger sur des positions contraires, de rechercher à plusieurs la meilleure attitude à prendre… avec nos sensibilités, nos émotions, notre empathie différenciées car in fine le résultat est positif autant pour nous que pour les familles avec lesquelles nous sommes en relation comme assistant-e de service social.

Aujourd’hui à la retraite, je poursuis des engagements pris lorsque je travaillais dans le milieu associatif. Je suis membre du conseil d’administration de 4 associations: une association de quartier, une association de promotion de la culture bulgare, une association professionnelle qui apporte conseils et formations aux travailleuses et travailleurs du social et une association de protection de l’enfance.

Philippe Lemaire

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