Articles récents La comédienne de 50 ans : « De victimes, nous devenons combattantes ! »

Les actrices-interprètes brillent sous les feux des projecteurs moins longtemps que leurs acolytes masculins. Plafond de verre, inégalités sociales et salariales, condescendance vis-à-vis de leurs travaux, les femmes actrices rencontrent les mêmes freins à leur carrière que dans les autres secteurs d’activités à un détail près : elles disparaissent de la scène entre 50 et 65 ans. La commission « Tunnel de la Comédienne de 50 ans » entend lever le rideau sur ce phénomène et agir concrètement sur les tenants de cette disparition forcée. Rencontre avec la comédienne, metteuse en scène et autrice Marina Tomé, instigatrice de cette commission au sein de l’AAFA.

 

Dans quel cadre a été créée la commission « Tunnel de la Comédienne de 50 ans » ?

La première corporation des actrices et acteurs est née il y a un peu plus d’un an et demi, c’est Actrices et Acteurs de France Associés (AAFA). On y favorise les échanges, les réflexions, les débats et les actions pour améliorer et défendre notre profession. Et nous mettons en place des commissions pour faire avancer le travail. Au sein de l’AAFA, il y a six mois, j’ai lancé la commission « Tunnel de la Comédienne de 50 ans » maintenant constituée d’une quarantaine de comédiennes et de quelques comédiens, tou-te-s·tes adhérent-e-s de l’AAFA. Nous nous réunissons tous les mois pour libérer une parole jusqu’alors passée sous silence, nous enrichir de nos expériences respectives et surtout traiter, scruter, saisir les causes de ce phénomène de disparition des actrices de 50 ans. Notre but est de trouver des pistes, des actions concrètes pour faire bouger le curseur de nos représentations dans les fictions. Notre commission est en train de donner un nom à ce tunnel, elle cherche à l’identifier, l’éclairer afin d’agir sur cette zone de rien.

 

Comment la lumière s’est faite sur cette « zone de rien » ?

Il y a quelques années, alors que j’étais en visite au Centre Médical du Spectacle (CMB), la doctoresse qui me prenait en charge me demanda : « Est ce que vous travaillez encore bien ? » Elle, et ses autres collègues médecins, avaient remarqué que les intermittentes du spectacle de plus de 50 ans, surtout les comédiennes, ne se présentaient plus au centre médical ou si elles y venaient, elles voyaient leur salaire diminué, alors que la situation était exactement opposée pour les intermittents et les comédiens de plus de 50 ans. Eux, ils venaient toujours nombreux au CMB, donc ils travaillaient et même gagnaient plus d’argent en moyenne. Certains médecins ont alors commandé une enquête, finalisée en 2005 par le Laboratoire de Changement social de Paris Diderot, sur la santé physique et mentale des comédien-ne-s dans laquelle on distingue clairement ce tunnel. J’étais très étonnée car rien de tout cela n’était affiché dans les couloirs où l’on attend, aucune plaquette sur les tables, aucune affiche sur les murs. Ce qu’on me répondit m’étonna d’autant plus : le directeur du CMB de l’époque ne souhaitait pas que ces recherches circulent, il ne trouvait pas le sujet intéressant. Abasourdie, j’ai pris autant de plaquettes que possible et je les ai cachées dans mon manteau pour sortir du centre. Comme une voleuse…

J’avais eu alors envie d’en faire quelque chose, mais je n’ai pas su quoi faire toute seule, j’ai cherché des associations mais l’AAFA n’existait pas encore et rien n’existait non plus pour les comédiennes de 50 ans. La SACD travaille sur les autrices, les réalisatrices, H/F travaille sur les cheffes d’orchestres, les metteuses en scène et les directrices de théâtre, mais les comédiennes ? Les comédiennes, rien. Il était temps de se mettre au boulot. C’est une énorme page à écrire ! Lors d’une interview pour le Blog des Théâtrices en 2014, remarquable travail de Mélina Kéloufi, j’ai développé mes réflexions sur cette incroyable omerta. De nombreuses personnes m’ont alors contactée et lorsque l’AAFA s’est créée, j’ai eu l’idée de monter cette commission.

 

Comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Dans mon agence artistique, on n’est que 2 comédiennes à avoir la cinquantaine ! C’est une période dans la vie d’une femme, et d’une comédienne, où l’on se remet beaucoup en question, les rôles se font rares, on désespère… Aujourd’hui, en France une femme majeure sur deux a plus de 50 ans (1). C’est énorme ! Et pourtant les femmes de 50 ans n’existent pas à l’écran, elles sont traitées comme une « une minorité invisible ». C’est tout autant le cas pour les doublages, la publicité et même le théâtre.

Entre 20 et 35 ans, les femmes sont majoritaires chez les artistes-interprètes puis, après 50 ans, ce sont les hommes qui occupent le devant de la scène. Entre 50 et 65 ans, à part quelques rôles de vieilles filles aigries et sèches ou des nounous girondes et maternantes, c’est le grand désert. Puis viennent les rôles de grand-mères un peu plus tard. Ce sont des stéréotypes sexistes qui ne font pas écho à la réalité complexe de nos vies de femmes. Et même les petits rôles, les rôles fonctionnels par exemple, ceux qui n’ont dans l’intrigue que la mission de représenter une fonction d’avocat ou de médecin par exemple sont la plupart du temps, réservés aux hommes.

Encore aujourd’hui, un homme va jouer un avocat lambda sans histoire particulière, alors que si c’est une femme qui joue une avocate, là il faut toujours qu’il y ait une intrigue spéciale, une vie amoureuse compliquée ou un enfant en péril… Alors qu’il y a plein d’avocates, d’expertes, de chirurgiennes et de journalistes… Une des missions de l’art et de nos fictions c’est bien dans un double effet miroir, de représenter à la fois le monde tel qu’il est, de nous aider à réorganiser un peu du chaos de nos vies et dans un double mouvement, offrir des modèles différents et possibles pour le monde à venir, pour nos enfants. Comment nos filles peuvent elles se rêver avocates, si elles n’en voient pas dans les fictions ? Notre responsabilité ici est grande. Les stéréotypes de genre et le jeunisme persistent et parce que c’est l’omerta, on met du temps à s’en rendre compte et à réagir. Et bien à la commission « Tunnel de la comédienne de 50 ans » on s’y met, enfin ! Pourquoi ne pas féminiser les rôles fonctionnels et les autres ? Les scénaristes, castings, réalisatrices/réalisateurs, agents pourraient relire les scénarios à la lumière de notre travail (analyses, réflexions, statistiques) et de nos propositions. Ainsi ensemble nous contribuerons à changer un peu le monde. Les femmes de plus de 50 ans ont une force, une maturité professionnelle, des parcours de vie… Il y aurait tant de personnages à construire et de choses à raconter et à créer.

 

Quelles actions allez-vous mener avec la commission « Tunnel de la Comédienne de 50 ans » ?

Il nous semble important d’avoir des données concrètes et de produire des statistiques sur ce phénomène. J’ai donc recontacté la doctoresse qui m’avait fait part de l’étude dont je parlais, nous avons rencontré la nouvelle directrice du CMB pour proposer de mener une nouvelle étude. Elle a été convaincue. C’est donc la commission « Tunnel de la comédienne de 50 ans » au sein de l’AAFA qui initie cette nouvelle enquête médico-sociologique en collaboration avec le CMB et Audiens. L’étude portera sur les comédiennes et comédiens, par tranche d’âge, afin de pointer du doigt les conséquences de l’âge en terme de précarité et de santé. Nous travaillons en ce moment avec sept chercheurs, des sociologues, des spécialistes des représentations genrées  au cinéma, et un psychiatre. Nous sommes en train d’élaborer un nouveau questionnaire dans lequel seront ajoutées des questions qui n’existaient pas dans l’ancienne enquête, comme par exemple au sujet de la ménopause et de l’andropause.

A terme, nous allons organiser une table ronde début 2017 avec les chercheurs, le CMB, Audiens. Avec Femme Majuscule aussi, revue lancée il y a cinq ans par Murièle Roos pour donner une visibilité aux femmes de 50 ans. Des femmes majuscules, pas junior, pas senior : majuscules. Nous allons convier tous nos partenaires scénaristes, réalisatrices/réalisateurs, metteuses/ metteurs en scène, agents, castings, productrices/producteurs, toute la chaîne des professionnel-le-s et leur dire : voilà les chiffres, voilà les statistiques, les analyses, les réflexions, prenons conscience de ce problème. C’est peut-être un problème mais, il y a aussi une solution. Car la variété des personnages est vaste et la potentialité d’une cible public auquel ils oublient de parler en ne la représentant pas, est large.

Nous préparons des pastilles vidéo pour le net. Nous travaillons aussi avec  Femme Majuscule pour lancer prochainement une enquête sur la perception qu’ont les publics de la représentation des femmes de 50 ans.

Et nous comptons, nous comptabilisons les films, les rôles, hommes, femmes, âge… C’est titanesque mais l’important, c’est de parler, d’en parler, de lever l’omerta. Il faut aussi soutenir les personnes qui traversent cette période compliquée, éclairer leur tunnel et in fine trouver des solutions pour que les fictions arrêtent de représenter un monde factice, jeune et beau où la femme ne peut être que mère ou grand-mère. Parce qu’entre les deux, c’est la cinquantaine et c’est passionnant ! La ménopause, ce n’est pas la mort. Virginie Despentes prépare d’ailleurs une série sur la ménopause.

« C’est beaucoup de boulot, mais beaucoup de joie à partager tout ça. Joie parce que de victimes, nous devenons combattantes ! »

Propos recueillis par Charlotte Mongibeaux 50-50 Magazine

1 Chiffres INSEE 2016