Articles récents Deux films pour penser le monde

Deux films à voir pour penser le monde qui vient et s’interroger sur l’avenir de nos démocraties sous perfusion. Les deux films que 50/50 vous invite à (rece)voir et partager sont porteurs d’une expérience que seul le cinéma peut procurer, quand on s’installe dans une salle, et non lorsque l’on regarde une vidéo sur un écran timbre-poste tout en gardant un œil sur son facebook.

Afectados

En réalisant Afectados, Silvia Munt nous invite à Rester debout. Avec ce film, la réalisatrice nous offre un témoignage intime d’une réalité sociale espagnole peu connue. Ayant su rendre sa caméra aussi discrète que proche de ses sujets, elle nous fait entendre des paroles rares. Avec beaucoup d’humilité, elle a accompagné ce qui devient au fil du temps un mouvement social lumineux et joyeux, enraciné dans la puissance et la force procurées par un groupe solidaire.

Loin d’une approche clinique et chiffrée, le propos du film est centré sur le parcours de familles et d’individus. Toutes les paroles ont la même valeur et sont écoutées avec la même attention, pas de chef-fe ni de mot d’ordre, femmes, hommes, jeunes, vieux, espagnols ou étrangers, tou-te-s sont accueilli-e-s avec le même respect et la même humanité , c’est suffisamment rare pour être souligné. On sent l’énergie des un-e-s se transmettre aux autres, s’offrir à celles/ceux qui étaient au bout du rouleau et deviendront passeuses/passeurs d’énergie à leur tour. Les larmes des hommes témoignent avec pudeur de cette confiance profonde et si précieuse en autrui qu’elle vous permet de vous mettre à nu sans craindre l’attaque des meutes qui se déchaînent si promptement sur les réseaux sociaux.

Cette confiance retrouvée permet à tous ces humains de rester debout et de ne plus vivre comme des esclaves (pour paraphraser le titre du documentaire de Yannis Youlountas sorti en 2013 pour faire connaître les réalités de ce que la Troïka et ses plans d’austérité faisaient subir aux Grecques/Grecs). Ensemble elles/ils comprennent qu’elles/ils peuvent combattre et surmonter les sentiments d’échec et de dépression ancrés au plus profond d’eux-mêmes par les agissements brutaux des banques qui les ont illégitimement expulsés de leur logement après avoir fait grimper les taux d’intérêt de leurs emprunts immobiliers jusqu’à la cessation de paiement (souvent suite à la perte d’un emploi). Sans logis et privés de leurs biens, elles/ils devaient même continuer à payer les mensualités de leur emprunt, jusqu’à ce que ce mouvement de la PAH (Prêt à l’Amélioration de l’Habitat), soutenu par Ada Colau la nouvelle maire de Barcelone, obtienne que la loi espagnole interdise cette double peine.

En cessant d’être des victimes atomisées et isolées derrière leurs 4 murs, les protagonistes de ce mouvement social spontané renouent avec la solidarité et l’humanité qui leur permet d’inverser les rapports de forces et de retrouver leur dignité dans un processus proprement révolutionnaire duquel nous pourrions nous inspirer, en cette période de trumpisation des esprits. Ce mouvement n’a pas été initié par des syndicalistes ou par des militant-e-s politiques, il a germé sur le terreau de l’injustice qui était faite à des gens ordinaires qui ont décidé de reprendre le contrôle de leur vie, mouvement inclusif et respectueux dans lequel les femmes ont joué un rôle très actif et déterminant !

Fuocoammare

Fuocoammare, le documentaire de Gianfranco Rosi qui a obtenu un Ours d’or au festival de Berlin, nous emmène quant à lui à l’extrême sud de l’Italie sur la petite île de Lampedusa qui doit faire face à l’arrivée continue de migrant-e-s, souvent secouru-e-s en Méditerranée par les garde-côte italien-ne-s. Son processus narratif et cinématographique est très différent puisqu’il choisit de nous montrer alternativement tout au long de film la vie de plusieurs habitant-e-s de l’île.

Celle d’un petit garçon qui bat la campagne seul ou avec un copain (et leurs lance-pierres), ou va à la pêche avec son père, apparemment peu concerné par les drames qui se déroulent à proximité.

Celle du médecin qui est amené à prendre en charge les rescapé-e-s souffrant-e-s, mais beaucoup trop souvent aussi à dénombrer les cadavres qui gisent au fond des embarcations de fortune arrivées sur l’ile après des jours d’errance et de privations. Le désarroi de ce médecin est palpable, il insuffle une dose d’émotion à ce documentaire qui se veut plutôt neutre mais dérangeant dans sa représentation stéréotypée des femmes. Jamais il n’est question du combat acharné de la maire de Lampedusa pour procurer un accueil aussi digne que possible à ces milliers de personnes qui échouent chaque année sur ce petit territoire de 20 km2 dont l’Europe ne semble guère se préoccuper.

Les seules femmes qui apparaissent sont la grand-mère de l’enfant et sans doute une grand-tante en train de faire le ménage ou la cuisine ou d’évoquer un époux disparu, et des migrantes en difficulté ou en larmes sur les bateaux secourus alors que les migrants sont interviewés ou filmés en train de jouer au foot ou de fumer une cigarette dans le centre d’accueil. De même les garde-côte qui s’expriment ou sont identifiables sur les bateaux sont des hommes, même si on distingue quelques femmes parmi ceux que leur combinaison blanche rend identifiables.

On sait qu’aujourd’hui près de la moitié des migrants sont des femmes et qu’elles sont victimes de harcèlement et de violences sexistes de la part des passeurs qui maltraitent ou rackettent par ailleurs tou-te-s les migrant-e-s, mais aussi parfois de leurs compagnons d’infortune. Beaucoup font le voyage seules, certaines arrivent enceintes ou avec des enfants, elles ont donc des besoins et des difficultés spécifiques qui ne sont pas vraiment évoqués dans le film, à peine dans la très belle scène où le médecin fait une échographie à l’une d’entre elles et lui fait découvrir l’image de son bébé.

Ces réserves faites, Fuocoammare reste un film important pour secouer la chape d’indifférence égoïste, voire même raciste, qui empêche encore l’Europe de s’acquitter dignement de l’accueil des ces personnes en souffrance qui tentent d’échapper à la misère, à la guerre, à la famine ou à nombre d’atteintes à leurs droits fondamentaux que des politiques économiques internationales iniques et post-coloniales ont souvent contribué à faire prospérer.

Marie-Hélène Le Ny 50-50 magazine