Articles récents Wolf and Sheep, un film d’une réalisatrice afghane de 26 ans. Partie 2/2

Wolf and Sheep est un film afghan réalisé par Shahrbanoo Sadat, une jeune femme de 26 ans qui a mis des années à le construire, pas à pas, malgré les multiples obstacles rencontrés, à l’image des 3 heures aller/retour qu’elle effectuait pour se rendre à une école de garçons. Elle a réussi son pari, ce film qui raconte le quotidien des filles et des garçons vivant dans les montagnes afghanes est d’une maîtrise et d’une beauté incroyables. Rencontre avec une réalisatrice au parcours étonnant qui n’a étudié le cinéma que trois mois.

Quel message souhaitez-vous transmettre avec votre film ?

A l’origine, je voulais éviter toute approche politique, tout ce qui s’apparenterait à une description, portrait, peinture de l’Afghanistan. Je voulais fuir tous les clichés. Au début, je ne savais pas encore ce que je voulais faire mais je savais exactement ce que je ne voulais pas faire. C’est ce qui m’a conduit à développer ma propre histoire. Je voulais parler de la vie de tous les jours, car pour moi elle n’est jamais correctement perçue.

Je voulais faire un simple film sur l’Afghanistan mais rien n’était simple, c’était même la chose la plus compliquée que j’aie eue à faire car c’était inattendu et personne n’a aimé mon script, on me disait que certes c’était joli et gentil mais que ce n’était pas ça, l’Afghanistan. Cela m’a beaucoup vexé, j’avais l’impression qu’ils insultaient mon intelligence. J’avais envie de leur dire « Vous pensez que je ne sais pas à quoi ressemble mon pays ? Juste parce que je ne reproduis pas vos clichés ? » Certes, je n’avais que 11 ans quand je suis arrivée en Afhanistan et ma seule expérience d’enfance a été cette région rurale isolée, mais elle n’en demeurait pas moins réelle et elle m’a donné de précieuses informations, un vrai savoir sur comment les choses fonctionnent dans un petit village, au sein d’une société traditionnelle. Quand j’ai déménagé à Kaboul, j’ai découvert que tout marchait selon des règles qui proviennent de villages comme le mien, j’ai pu étudier vraiment en profondeur la société afghane, comment les gens interagissent, comment les enfants sont élevés.

Dans un film, faut-il parler de tout ou ne parler de rien ? C’est pour moi la question politique la plus forte qu’il peut y avoir sur un pays en guerre, particulièrement à la fin du film quand la guerre éclate et que les habitants du village doivent quitter leur communauté. Lorsque que certains-e-s parlent de l’Afghanistan, ils parlent de la guerre ! Alors que c’est au final une petite part seulement de notre vie et de notre pays ! Les gens ne se rendent pas compte de la valeur de leurs histoires personnelles, ils pensent qu’elles n’intéressent personne, ils se sentent rejetés.

Je déteste le terme « féministe », il a été tellement abusé dans le milieu artistique, les gens acceptent des subventions pour faire des films sur les femmes sans s’intéresser une seconde à ce qu’elles sont vraiment, rien n’est personnel. J’ai donc refusé de réaliser un film sur les femmes qui correspondrait à ce cliché.

En tant que réalisatrice je voulais avoir ma propre liberté et présenter ce que je voulais, produire des images qui venaient vraiment de mon esprit, sans être influencées ou pré-déterminées. Je me rappelle que lorsque je développais mon projet, j’étais en contact avec la partie culturelle de l’ambassade, et je m’entendais dire « Vous êtes une femme, donc votre vie, vos histoires, vont être bien vendues… Pourquoi ne montrez-vous pas la condition des femmes dans cette région centrale de l’Afghanistan ? Comment elles voient la violence, ce qu’elles en pensent, etc… ? » Je pensais en mon for intérieur : « S’il vous plaît, laissez-moi tranquille ! C’est votre point de vue cliché mais rien de tout ça ne vient de moi ! ». Au contraire ce qui est important pour moi, c’est de donner à voir cette vie de tous les jours aux gens qui n’en ont pas fait eux-mêmes l’expérience, et de rappeler que l’Afghanistan, avec ses 14 millions d’habitants, n’est pas qu’un pays en guerre mais un pays d’hommes et de femmes qui rêvent et partagent les mêmes histoires et sentiments. C’était donc important pour moi de parler de ces histoires personnelles, de cette vie rurale quotidienne, notamment pour celles/ceux qui vivent à Kaboul par exemple, qui en sont loin.

 

Nous avons remarqué qu’il y avait beaucoup de femmes dans votre équipe : est-ce un choix délibéré ? 

Non, c’est arrivé de manière très accidentelle. J’étais habituée à ne travailler qu’avec des hommes, car il n’y a beaucoup hommes dans ce milieu. J’étais la seule fille de l’équipe (je suis habituée !) et puis, de manière surprenante et inattendue, j’ai commencé à être de plus en plus entourée de femmes, au niveau de mes assistantes,  ingénieure son (mon ingénieure son a travaillé avec moi pendant qu’elle était enceinte par exemple, et d’une fille, évidemment !),  productrice. Je n’avais jamais travaillé dans un environnement féminin et j’ai ressenti quelque chose de très apaisant et protégeant. Je doute que la même atmosphère puisse être retrouvée avec des hommes, si j’en crois  mes expériences précédentes, j’ai souvent l’impression que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde dans le travail, à cause de problèmes de communication notamment… Alors qu’avec les femmes je me sens en paix, en harmonie. C’était d’autant plus agréable de pouvoir me reposer sur elles que j’ai dû gérer un grand nombre de choses très inintéressantes, paperasse administrative, sécurité… Je n’étais pas que réalisatrice, j’étais tout un tas d’autres rôles.

 

Quelles ont été les conditions de tournage ?

Nous avons dû faire face à un grand changement de plan : tourner dans un autre pays, donc tout reconstituer. Je voulais vraiment filmer mon village mais tout a été bien trop compliqué et nous avons dû repousser tant de fois la date de début de tournage que j’ai fini par me résoudre à l’évidence : c’était impossible. Nous avons donc été au Tadjikistan pour recréer le village et fait déplacer 38 personnes.

Ces actrices/acteurs n’avaient jamais voyagé auparavant. J’ai dû tout prendre en main, papier, passeports, visas, cartes d’identités… Beaucoup de mes actrices/acteurs n’avaient même pas d’empreintes digitales, donc le gouvernement leur refusait les papiers nécessaires. Je ne savais même pas qu’une telle chose était possible, et quand j’ai demandé des explications on m’a répondu que c’était parce qu’ells/ils avaient travaillé trop dur dans les champs et que ce travail manuel avait effacé leurs empreintes. Ils nous ont donné un délai de deux mois, et même après tout ce temps (pendant lequel je les appelais tous les jours pour leur dire de prendre soin de leurs mains), certains n’ont pas réussi à obtenir les papiers. Nous sommes partis avec celles/ceux qui ont eu le plus de chance.

L’obtention des visas s’est révélée infernale également : les Talibans contrôlaient la plupart du pays, et refusaient de délivrer des visas. Sur le marché noir, un visa pour une simple entrée dans le pays coûtait 2000 dollars. Aucun visa n’était possible pour des citoyen-ne-s afghan-ne-s. J’ai dû passer par Dubai pour entrer dans le Tadjikistan. J’avais d’abord été à l’ambassade pour m’enquérir des visas, et je m’étais retrouvée face à un immense homme (en face duquel je semblais encore plus petite), pour lui expliquer ce que j’essayais d’accomplir. Il n’a même pas pris la peine de me répondre directement, il a juste regardé le vigile à ses côtés en lui demandant ce que je faisais ici. Pour lui, c’était complètement insensé que dans une telle situation politique, quelqu’un prête la moindre attention à mon film.

Après des mois de galère, j’ai finalement dû signer des papiers dans lesquels je jurais que mon projet n’avait rien à voir ni avec les Talibans, ni avec l’Etat Islamique. Mes actrices/acteurs ont également voulu que je signe les mêmes papiers ! En stipulant que je n’allais pas les vendre aux Talibans ou à l’EI ! Je devais gérer ce genre d’histoire absurde tous les jours, j’avais tellement peu de temps pour me consacrer à mon rôle initial de réalisatrice. Je n’avais pas le temps de me préoccuper de tout un tas de questions importantes du film car j’avais trop de choses à gérer à côté : nous avons par exemple dû couper la moitié du scénario qui n’a pas pu être tourné car notre visa allait expirer et nous devions rentrer.

 

Vos acteurs et actrices avaient des problèmes avec leurs visas ? Ne sont-ils pas professionnels habitués à ce genre de procédures ?  

Non pas du tout, ils ne sont pas pros, c’était leur première fois devant la caméra ! La plupart d’entre elles/eux n’avaient même pas d’électricité à la maison, ils n’avaient aucune idée de ce que je faisais ! Je voulais initialement leur expliquer ce qu’était le cinéma et ce que j’attendais d’elles/’eux mais ça aurait juste résulté à rendre l’affaire encore plus confuse. Je leur ai donc simplement dit de me faire confiance et de venir avec leur famille s’ils voulaient pour se sentir plus à l’aise.

 

De quel budget disposiez-vous ?

Cela a été extrêmement difficile. Personne n’était intéressé par la vie quotidienne en Afghanistan, ils attendaient un film politique, ou au moins sur les femmes.

Le financement a été un véritable cauchemar, nous n’avons reçu que des réponses négatives. Nous avons finalement fait du « crowdfunding » et récolté 100 000 dollars de 500 personnes tout autour du monde, de quelques ami-e-s mais principalement d’étranger-e-s intéressé-e-s par notre projet… C’était incroyable pour nous d’avoir le support de ces gens. Et bien sûr nous avons continué de soumettre des demandes à des institutions officielles, sans succès.

Quand nous avons commencé le tournage, le film n’était même pas encore financé, et ma productrice et moi avons dû investir nos salaires. J’ai travaillé pendant huit ans sur ce film, ma productrice pendant quatre, nous avons investi notre argent et nous n’avons jamais rien reçu pour ce film. C’était mon premier long-métrage et je n’ai même pas été payée.

J’avais dix-huit ans quand j’ai commencé à concevoir le film alors que j’étudiais le cinéma et le théâtre à Kaboul : à l’époque je pensais que je voulais écrire un livre plutôt que faire un film, et j’avais commencé à écrire l’histoire mais lors de mon expérience aux ateliers Varan, j’ai commencé à le concevoir plutôt comme un script. Puis j’ai rencontré les producteurs, commencé les démarches pour le filmer en Afghanistan, et dû me heurter aux complications qui s’en sont suivies. Tout ce long processus m’a donc pris huit ans avant de le finir. Je suis ravie de l’avoir enfin achevé car j’avais l’impression que ce projet était maudit, et en même temps il me tenait tant à cœur, il était devenu si personnel, que je ne pouvais pas passer à autre chose, qu’il fallait absolument que je le finisse. C’est maintenant enfin chose faite.

 

Propos recueillis par Charlotte Mongibeaux et Caroline Flepp 50-50 magazine

Transcription et traduction Copélia Mainardi 50-50 magazine