Articles récents Catherine Coutelle : « Moi qui suis lesbienne, noire et handicapée, si je porte ma candidature au bureau du GART, je fais comment…? » 2/2

La délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes a été créée en 1999 dans les deux chambres, l’Assemblée Nationale et le Sénat. Catherine Coutelle préside la délégation de l’Assemblée Nationale depuis juillet 2012. Son engagement sans faille a permis à cette instance composée de 36 membres de remplir ses fonctions qui sont d’évaluer les conséquences sur l’égalité des politiques gouvernementales et d’en informer le Parlement, de suivre l’application des lois, et enfin après demande du Bureau ou de commissions, d’établir des recommandations.  Elle nous a confié ses réflexions.

 

Où en est la question de la limitation des mandats politiques dans la durée ?

Nulle part. On a limité les mandats dans le cumul concomitant, un combat que certains de la primaire de la droite promettaient d’annuler, or ils ne sont pas en moyen de le faire,  car il y a eu des inquiétudes. Les député-e-s et sénatrices/sénateurs élu-e-s en juin 2017 seront obligé-e-s de faire appliquer le non cumul. Si un-e député-e se fait élire en juin et qu’elle/’il est encore maire, elle/il devra d’abandonner la mairie, ce n’est pas elle/lui qui choisira, la loi lui laissera un mois.

Être seulement députée m’a parfaitement convenu ! Mais certain-e-s n’arrivent pas à le concevoir. Elles/Ils ont l’impression que je vais m’ennuyer, que je vais perdre le sens du réel… J’ai entendu un tel lot d’absurdités à ce sujet ! Pourtant j’ai une permanence dans un quartier, je suis au contact d’hommes et de femmes quotidiennement…

Cumuler est quelque chose d’extrêmement lourd.

Quand on voit les hommes absents, ils répondent qu’ils sont « dans leur mairie ».

Quant au cumul dans le temps, c’est encore une autre question. Je pense personnellement que 3 mandats seraient suffisants.

Je ne trouve pas normal, qu’à gauche comme à droite, on ait de « vrais professionnel-le-s » de la politique, c’est-à-dire des gens qui n’ont jamais rien fait d’autre, qui n’ont pas eu ce que j’appelle un vrai métier, qui ont toujours été attaché-e-s parlementaires puis député-e-s, comme Monsieur Fillon par exemple.

 

Les expériences de la vie des femmes ne sont toujours pas considérées comme partie intégrante de la société ? 

Effectivement, les expériences hors-politique sont pour moi les plus formatrices. C’est vrai que j’avais un métier qui me permettait une certaine flexibilité d’horaires puisque j’étais professeure mais j’ai en tout cas gardé ce métier jusqu’à ma retraite et à temps plein, et j’ai en même temps eu 3 enfants, détenu un mandat local, et partagé les tâches ménagères avec mon mari.

Aujourd’hui, il vit un sexisme à revers honteux. Quand je suis devenue députée, ceux qui le connaissaient trouvaient anormal que ce soit moi et pas lui. Il a essuyé un certain nombre d’affronts du type : « Tu vas devenir quoi, son chauffeur ? C’est toi qui fais les courses ?». C’est l’autre face du sexisme, un homme devrait se sentir vexé que sa femme soit plus élevée que lui sur l’échelle politique. Ce n’est pas parce qu’il m’emmène à la gare un matin par semaine qu’il se sent chauffeur de députée !

C’est dur, je vous assure, et il est loin d’être le seul à subir ce genre de réflexions, cette image stéréotypée est véhiculée pour ceux qui prennent des congés paternité, des congés parentaux… Un homme qui quitte l’entreprise un ou deux ans pour s’occuper de son enfant est regardé de travers par ses collègues et sa hiérarchie.

 

Puisque l’on parle des différentiels, quelques mots sur le sexisme ?

Quand la loi violences de 2010, retravaillée en 2014 pour la loi Vallaud-Belkacem, a été passée, les cyberviolences n’étaient pas mentionnées. On en a parlé pour la première fois dans les lois travail avec le cybersexisme, le sexisme en entreprises, et dans la loi numérique. Aujourd’hui, à l’école par exemple, des progrès ont été faits, Najat Vallaud-Belkacem a pris ces questions de cyberviolences entre les collégiens assez sérieusement.

Le sexisme physique repart de plus belle ce qui me désole, car j’ai l’impression que nous étions moins embêtées dans la rue il y a 15 ans. Nous luttons comme nous pouvons, avec des campagnes comme « Sexisme pas notre genre ». Les Cyberviolences et les agissements sexistes en entreprises doivent absolument être nos priorités.

C’est très difficile de faire la preuve qu’on est victimes de sexisme, il faut garder les sms, les captures d’écran… Désormais, la charge de la preuve est la même que pour les discriminations. Si une femme est victime de sexisme, c’est à l’employeur de prouver que par telle ou telle action ça n’a pas été le cas. Après, malheureusement, les collègues ne témoignent pas souvent, on le constate réellement en entreprise, j’ai suivi de nombreuses femmes qui avaient dû démissionner. Une femme de ma collectivité est un jour venue me trouver me disant qu’elle avait reçu des sms tous les jours mais que de rage elle les avait tous effacés, refusant de garder une quelconque trace de ce qui lui était arrivé… Ses collègues qui étaient au courant n’ont pas témoigné, c’est elle qui a démissionné et le harceleur est toujours là, et à un poste de responsabilité. C’est contre ce genre de situation qu’il faut concrètement lutter.

La loi du silence prévaut et règne car il est tellement difficile de faire condamner les harcelleurs et tous celles qui vont témoigner se mettent en danger par rapport à leur supérieur. C’est pour ceci qu’il fallait changer quelque chose dans le texte même de la loi, on a par exemple introduit la possibilité que ce soit des associations qui portent plainte, qui accompagnent les victimes… Ce rôle des associations est fondamental.

 

Quelles nouvelles mesures ont été instaurées pour mieux dénoncer le sexisme dans certains milieux, comme la gendarmerie par exemple ?  

Désormais il y a des plaintes possibles dans la gendarmerie hors hiérarchie, par des sites internet. Une cellule spéciale examine la plainte et lance la procédure. Au lieu de rendre compte à un supérieur, ce qui est plus humiliant et biaisé car les affects rentrent en jeu, ce nouveau système est efficace et peut être mis en place partout. J’en ai parlé avec ma commandante de gendarmerie qui reconnaît parfaitement la fréquence de ce genre d’agissements et prône ce genre de nouvelle méthode. Je tente de mettre en place un maximum de bonnes choses avant de partir d’ici.

 

Avez-vous constaté des expressions de sexisme durant vos mandats ?

A titre personnel, pas vraiment, sauf dans le milieu des transports. J’ai été 12 ans élue aux transports: un monde d’hommes, où les deux tiers des clientes sont des femmes. Lors d’un congrès à Nantes pour le GART (Groupement des Autorités Responsables de Transports) ayant pour thème, « qui décide dans le transport public », tous les intervenants étaient des hommes, tous ceux qui parlaient étaient des hommes. Il n’y avait pas 50 femmes dans l’assistance.

Un jour, j’ai demandé un poste au conseil d’administration du GART, et je me suis entendue dire « Mais Madame, si nous mettons une femme, nous devrons mettre des Noirs puis des handicapés ». Je leur ai répondu : « Moi qui suis lesbienne, noire et handicapée, si je porte ma candidature au bureau du GART, je fais comment…? » J’ai entendu ces récriminations de manière continue. C’est de là que j’ai développé le discours « je ne suis pas une catégorie, je peux être femme et noire, femme et lesbienne, car je suis la moitié de l’humanité. » Une fois au conseil, je me suis quand même abstenue de voter, ce qui a provoqué un tollé, mais je n’allais tout de même pas applaudir leurs mesures : étant la seule élue sur 14, combien de temps faudrait-il attendre à ce rythme pour obtenir la parité dans leur conseil ?

 

Vos conseils à la prochaine génération de femmes politiques ? 

Il faut y aller, il faut réclamer des postes ! Cela met les femmes mal à l’aise, même de la jeune génération. Mais il ne faut pas lâcher, absolument pas. Pour un même poste, avec une candidature de chaque sexe, il a été prouvé que la femme se retire dans les 5 minutes. Un homme se demande rarement s’il est capable ou s’il aura assez de temps, alors qu’une femme toujours. On sait aussi qu’un homme se présente à un poste dès qu’il a sur son CV 50% des compétences ou des expériences requises, alors qu’une femme attend d’en avoir 80%. Contre notre culture et notre éducation il faut aller vers les postes et les réclamer, peu importe le regard extérieur.

Peu importe si le terme de « parité » commence à lasser, il ne faut rien lâcher, et s’organiser, mais en revanche, une fois arrivée, il ne faut pas non plus écraser les autres. On appelle ça fermer la porte derrière soi, et certaines femmes aiment bien aussi n’être que dans un milieu masculin. Ces pièges sont présents, et nécessitent des combats quotidiens. Il y a un nouveau féminisme qui émerge, sur internet mais pas seulement, le centre Hubertine Auclert, les Glorieuses, les « Georgettes Sand » qui nous ont fait faire passer la taxe tampon… Il y a une nouvelle forme de féminisme qui prend d’autres aspects mais sera sans doute aussi efficace, et portera à la fois sur les mêmes combats, comme le droit à l’IVG, loin d’être acquis pour toujours, et sur de nouvelles formes, comme les cyberviolences, encore inconnues il y a peu.

 

Propos recueillis par Brigitte Marti et Copélia Mainardi 50-50 magazine