Articles récents Orna DONATH : « Le regret d’être mère » 

Lors du colloque « Mères recomposées » organisé par l’Association Femmes-Monde, en partenariat avec Columbia Global Centers, qui a eu lieu en décembre dernier, Danielle Michel-Chich a exposé la thèse de la sociologue israëlienne Dona Ornath sur «le regret d’être mère», une approche psycho-sociologique d’une réalité encore très peu étudiée. Cette thèse a été publiée en Israël en 2015, puis traduite en espagnol et en allemand, mais pas en français.

La représentation de la mère a longtemps oscillé dans un grand manichéisme entre la sainte et la Folcoche. C’est la seconde vague du mouvement féministe qui a permis de faire émerger des tableaux et des études plus nuancés et plus réalistes de la maternité et d’étayer enfin le fait qu’être mère ne constitue pas la même expérience pour toutes les femmes, et qu’il n’existe pas d’expérience unique de la maternité : plénitude et réalisation personnelle pour certaines, mais parfois cause de détresse, de frustration, de déception et de solitude (1).

«Mes enfants ont été la source de la souffrance la plus délicieuse » écrit Adrienne Rich en 1976, « que j’aie jamais connue. C’est la souffrance de l’ambivalence entre le regret amer et la gratitude heureuse

La maternité est une sorte de royaume sacré

Et pourtant, malgré ce tableau de la maternité pétri de tensions dialectiques, les chercheurs et chercheuses se sont très peu penchés jusqu’à maintenant sur cette notion de regret. La maternité est une sorte de royaume sacré qui se situe au-dessus du sentiment humain du regret. Ce sentiment de regret fait normalement suite à un délit, un crime, un péché. Pour la religion et pour la loi, il conduit à l’amélioration à venir ; c’est une condition nécessaire au pardon, à la réhabilitation et donc à l’ordre moral. Dans la vie quotidienne, c’est une attitude émotionnelle négative, un signe de faiblesse ou de défaite.

Pour ce qui est de la maternité, on admet le sentiment de culpabilité lorsqu’on a l’impression de ne pas en faire assez pour ses enfants, mais pas le regret d’avoir des enfants. La maternité procède de l’addition, et non de la soustraction. Or le regret est l’évaluation subjective d’une perte, la reconnaissance a posteriori d’une erreur.

Pour Orna Donath, c’est cette dévalorisation du regret, combinée à la survalorisation de la maternité, qui rend inacceptable le fait qu’une femme puisse regretter d’être devenue mère. Or depuis plusieurs décennies, grâce à la contraception et à l’IVG, les femmes ont le choix d’être mère ou pas ; elles ont gagné la maîtrise de leur corps et de la maternité (« mon corps m’appartient ») et ont compris que l’instinct maternel était une construction sociale.

Le regret d’être mère vient questionner ces acquis féministes. Il existait et était compréhensible du temps où il n’y avait pas de contraception (et nos mères et nos grands-mères ont largement raconté combien d’enfants elles n’avaient pas désirés). Mais le mouvement féministe des années 70 n’a pas mené de réflexion sur l’expérience maternelle en soi. C’est un questionnement assez récent.

Il faut tout d’abord bien préciser que le regret ne s’assimile pas à d’autres émotions maternelles conflictuelles et ambivalentes. Et également insister sur le fait que cette étude s’appuie sur les rares explorations de déconstruction des émotions maternelles qui remettent en question le paradigme de la mère heureuse, comme Adrienne Rich.

Le terme « regret » implique que l’on pleure sur ce que l’on a irrémédiablement perdu. En faisant un pont entre le passé et le présent, le regret est une émotion négative qui s’apparente à la fois à la raison et à l’émotion et qui intègre à la fois des éléments cognitifs (l’imagination, la mémoire, le jugement…) et des aspects émotionnels (le chagrin, la douleur, la souffrance…). Mais le regret, comme d’autres émotions, implique un autre processus dialectique, au confluent du psychologique et du social.

Il faut noter que les femmes qui décident de ne pas être mères n’échappent pas au risque du regret (qui est d’ailleurs utilisé comme un argument de dissuasion par l’entourage).

L’étude d’Orna Donath

Le présupposé, comme dans de nombreux pays, est que chaque femme doit vouloir être mère à un moment de sa vie.

Le taux de fertilité israëlien est le plus élevé des pays développés du monde (et le recours aux technologies de reproduction est très important). D’ailleurs, l’obligation d’être mère est présente dans les commandements religieux : « Sois fertile et multiplie-toi ». A cela s’ajoute l’injonction, plus ou moins consciente, de « réparer » l’Holocauste. Et la devise de l’association anti-IVG Efrat, très influente en Israël, est que « de nombreuses femmes regrettent d’avoir avorté mais qu’aucune ne regrette jamais d’avoir eu d’enfant »…

 

La méthode

L’étude a été menée entre 2008 et 2011 auprès de 23 mères biologiques âgées de 25 à 75 ans, dont 5 sont aujourd’hui grand-mères, après sélection parmi une centaine de femmes ambivalentes à propos de leur expérience de la maternité.

Toutes sont juives ; 5 se définissent comme athées, 12 comme laïques, 3 comme plus ou moins religieuses et 3 refusent de définir leur lien à la religion.

Socialement, sept sont des ouvrières, quatorze appartiennent à la classe moyenne et deux aux classes supérieures ; onze ont un diplôme supérieur, huit ont le bac, trois un diplôme professionnel et une est en Master au moment de l’entretien.

Cinq d’entre elles ont un enfant, onze en ont deux ; cinq d’entre elles ont trois enfants et deux sont mères de quatre enfants. Leurs enfants sont âgés de 1 ans à 48 ans

Cinq de ces femmes ont suivi un traitement contre la stérilité.

Treize sur vingt-trois sont séparées de leur conjoint.

Elles ont été trouvées par quatre biais : une annonce sur des forums de parentalité, une communication dans les media et les conférences sur le projet de recherche, le bouche-à-bouche et enfin les cercles concentriques.

Condition de départ : elles ne sont nullement des mères abandonniques ou maltraitantes ; toutes, elles aiment leurs enfants et s’en occupent normalement.

Atalya, 45 ans, 3 enfants, dit qu’elle a eu des enfants sans mesurer les conséquences que cela aurait pour elle. « Si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais pas d’enfants. C’est absolument évident pour moi. »

Tirza, 57 ans, mère de 2 enfants et grand-mère, dit qu’elle ne s’est jamais demandé si elle voulait ou non être mère, que cela avait été une étape naturelle après le mariage, que cela avait été terrible de découvrir qu’elle ne pouvait pas revenir en arrière. « Dès les premières semaines après la naissance, j’ai pensé que c’était une catastrophe. Ce n’était pas naturel pour moi d’être mère. Je refusais de toutes mes forces ce rôle, sa signification, les conséquences… J’ai eu un second enfant en pensant que ça irait mieux… Mais non»

Doreen, 38 ans, mère de 3 enfants, déclare ne jamais avoir eu envie d’avoir des enfants et le regretter amèrement. « Je ne le leur dirai jamais car ils croiront que je ne les aime pas, alors que je les adore. Mais je voudrais ne pas avoir eu d’enfants…  Je dois vivre avec cette contradiction : j’ai des enfants que j’aime, mais je préférerais ne pas en avoir. » Doreen est un exemple qui permet de mettre clairement en lumière la distinction entre l’objet (les enfants) et l’expérience (la maternité).

Même chose pour Charlotte, 44 ans, très pratiquante : « C’est compliqué parce que je regrette d’être devenue mère mais je ne regrette pas d’avoir mes enfants, je ne regrette pas qui ils sont. Je les aime. Ce que je n’aime pas, c’est d’être devenue mère »

Odelya, 26 ans, mère d’un enfant, dit que lorsqu’elle était petite fille déjà, elle savait qu’elle ne voulait pas avoir d’enfant mais que, une fois mariée, la question ne s’est pas posée. « Dès que j’ai été enceinte, j’ai commencé à regretter. J’ai compris que c’était une erreur. Mon corps ne m’appartenait plus. J’avais déjà l’impression de renoncer à ma propre vie. Mais c’était trop tard… »

Brenda, 57 ans, mère de 3 enfants, déclare que la maternité peut s’assimiler à la réalisation d’un rêve mais que ce n’était pas son rêve à elle, et que c’est la pression conjugale, familiale et sociale qui l’y a conduite.

Le cas d’Achinoam, 30 ans, mariée, mère de 2 enfants, illustre très bien la complexité de ce regret. Elle dit avoir vraiment désiré devenir mère mais s’être rapidement rendu compte que c’était une erreur, que ce n’était pas elle, que ce qui était bien pour d’autres ne l’était de toute évidence pas pour elle. Elle a eu très vite l’impression de se perdre, et d’avoir perdu sa liberté. 

Toutes disent ne pas s’être posé la question de la maternité avant la grossesse. Certaines ont entrepris un travail thérapeutique, sans effet notable sur leur regret profond.

 

Finalement, ces femmes interrogées partagent avec bien d’autres la complexité et les aspects conflictuels de l’expérience de la maternité, y compris les difficultés que cela crée dans le couple, la charge de la responsabilité et du souci, les conflits entre vie de famille et vie professionnelle. Mais à la différence de la plupart des mères qui pensent que ces désagréments et ces difficultés ne sont rien en comparaison des joies et de la satisfaction d’être mère, celles-ci pensent le contraire.

Dans l’entretien, on leur demande d’évaluer les points positifs et les points négatifs de la maternité : plusieurs d’entre elles reconnaissent qu’il y a des points positifs non négligeables (expérience enrichissante, moments agréables, moyen d’être acceptée dans la société israélienne) mais que le regret l’emporte malgré tout. L’objet (les enfants) ne compensent pas l’expérience (la maternité). En détricotant cette expérience, elles s’opposent au présupposé essentialiste de l’identité féminine qui s’exprime dans la maternité, quel que soit le coût psychologique et personnel de cette expérience forcément positive.

Pour toutes les femmes interrogées, donc, le point du regret l’emporte sur la satisfaction.

 

L’injonction faites aux mères

Bien que le regret d’être mère puisse être considéré comme un dysfonctionnement personnel et social, il donne néanmoins un éclairage qui nous oblige à nous pencher sur le difficile choix du refus de la maternité et l’injonction faite aux mères d’être forcément heureuses et qui rend tabou l’expression de ce regret.

Mais l’expression nuancée de ces sentiments que ressentent ces femmes, un grand amour pour leurs enfants en même temps que le regret d’être mères, nous évitent un certain manichéisme.

Les psys, les médecins, les chercheuses et chercheurs commencent à interroger le mythe de la maternité à travers un prisme plus nuancé et plus élaboré. Il faut toutefois noter que les femmes qui osent exprimer ce regret sont encore rares et sont l’objet d’opprobre. Ce sentiment est toujours considéré comme choquant et signe d’une pathologie à prendre en charge. Le regret est toujours majoritairement vu comme une incapacité, un échec à s’adapter à la situation maternelle.

Clairement, il faudrait juste qu’elles se répètent comme Lady Macbeth : « Ce qui est fait ne se défait pas », et qu’elles se tiennent à cette injonction…

A contrario, cette étude suggère que les témoignages de ces mères qui expriment leur regret « de ce qui est fait » devrait de facto permettre de mettre en place des outils et un nouveau prisme pour considérer la maternité et la politique de reproduction.

Danielle Michel-Chich, journaliste et auteure

1 Simone de Beauvoir – Le deuxième sexe (1949)

Lorsque la littérature se penche sur ce tabou…

Le dernier roman d’Abraham Yehosha, La Figurante, où l’héroïne, Noga, a été quittée par son mari parce qu’elle ne voulait pas d’enfant…

Chanson douce de Leïla Slimani (prix Goncourt 2016) où Myriam, la mère, exprime dès le début du roman ses regrets d’être mère. « Elle se laissait ronger par l’aigreur et les regrets »