Articles récents Grands-mères de la place de Mai : 40 ans de lutte !

Dans une époque où le zapping, le buzz et le « clicàtoutva » prennent souvent le pas sur le temps de la compréhension, de la réflexion et de l’assimilation des savoirs qui nous dessinent l’infinie complexité du monde, qui s’intéresse encore au combat des Grands-Mères de la place de Mai, combat qu’elles ont initié il y a 40 ans ? L’Espace des Femmes nous le raconte en images, exposant des photographies et documents qui jalonnent le parcours exemplaire de ces combattantes toujours à la recherche des enfants disparus. 125 enfants ont été retrouvés sur les 500 présumés manquants.


Si la fin des années 1960 et le début des années 70 ont fait souffler des vents de liberté et d’espoir sur le monde avec des mouvements anti-impérialistes, anti-racistes et anti-coloniaux, ils ont aussi vivifié les braises de la répression.

Le Mouvement féministe français s’est dès l’origine engagé auprès de femmes en lutte dans différents pays, en particulier les Sud-américaines qui voyaient des dictatures écraser ces jeunes mouvements qui réclamaient une plus grande justice sociale, l’égalité entre les différentes composantes de la société et un meilleur partage des richesses là où une petite minorité possédait la majorité des terres et des ressources au détriment des populations indiennes autochtones.

 

Le plan Condor

Coups d’État militaires et dictatures vont donc se succéder et s’installer au Brésil, au Chili, en Argentine (1976/1983), en Bolivie, au Paraguay, en Uruguay… Les répercussions de ces périodes de terreurs et de violences se font encore sentir aujourd’hui dans la géopolitique de la région et dans les relations internationales.

Ces dictatures se sont soutenues et renforcées les unes les autres, en particulier grâce au plan Condor qui fut conduit conjointement par les services secrets de ces pays avec le soutien actif des États-Unis. Ce plan s’appuyait sur des campagnes d’assassinats et de lutte anti-guérilla, mais aussi sur des méthodes de torture qui s’achevaient parfois par des Vols de la mort au cours desquels les personnes torturées étaient jetées dans le rio de la Plata.

La dictature Argentine installe plus de 350 camps clandestins dans le pays, où sont détenues, torturées et souvent tuées 30 000 personnes, dont beaucoup de jeunes adultes, selon les estimations des historien.ne.s et des Mères de la place de Mai. Comme les militaires font disparaître les corps et s’approprient les enfants enlevés avec leurs parents et ceux qui naissent pendant la détention de leur mère, la dictature opposera d’abord un mutisme complet au sujet de ces disparitions « sans trace ».

 

Les « Folles » de la place de mai

Dès 1977, se regroupent des mères dont les enfants ont disparu, enlevés par les militaires. Commence alors leur combat qui dure encore pour retrouver les disparu.e.s et connaître la vérité sur le sort de leurs enfants et petits-enfants. Depuis le 30 avril 1977, portant des foulards blancs faits à l’origine des langes de leurs bébés, toutes les jeudis elles se rassemblent sur la place de Mai, face au palais du gouvernement, et tournent autour pendant une demi-heure, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Remontant ainsi symboliquement le temps, elles dénoncent l’impunité des militaires responsables des enlèvements, des massacres et des tortures. La dictature les appellera les « Folles » de la place de mai.

Elles sont quatorze à l’initiative de ce mouvement que la dictature tentera de faire taire en enlevant 12 personnes liées au mouvement en 10 décembre 1977, dont les fondatrices Azucena Villaflor, María Ponce de Bianco et Esther Ballestrino, ainsi que les religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domon. Les trois fondatrices étaient des piliers du mouvement, ayant plus d’expérience que les autres (nombre des mères étaient analphabètes à cette époque).  Azucena Villaflor était issue d’une famille péroniste et avait milité dans un syndicat; María Ponce avait milité au sein de l’Église du Tiers-monde et Esther Ballestrino était une bio-chimiste d’origine paraguayenne. Les deux religieuses sont enlevées dans l’église Santa Cruz avec deux fondatrices du mouvement, alors qu’elles récoltaient des fonds pour publier une liste de noms de personnes disparues. Elles seront précipitées vivantes dans la Plata lors d’un Vol de la mort. Les restes de Léonie Duquet seront identifiés en 2003.

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Poussées par une volonté puissante de faire triompher la justice et par un amour illimité pour leurs enfants et petits-enfants, présumés pour certains, car beaucoup d’entre eux sont nés lors de l’incarcération de leurs mères arrêtées enceintes. Ces femmes associeront la science et la technologie puis bientôt les arts et la culture afin de faire connaître leur quête, identifier les enfants retrouvés (ou les restes humains) et alerter les jeunes qui pouvaient avoir des doutes sur leurs origines familiales. 

Pendant la Coupe du monde de football de 1978, la télévision hollandaise décida un jeudi de montrer la marche des Mères plutôt que de diffuser un match, ce qui rendit célèbre le mouvement. En 1979, elles reçurent le soutien d’Amnesty International pour faire connaître les agissements de la junte, lors d’un voyage aux États-Unis et en Europe.

À partir de 1981, en pleine dictature, les Mères initièrent, en plus des Marches du jeudi, les Marches de la Résistance qui réclamaient le respect des droits humains. En 2003 avec  l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner, elles revendiquèrent le jugement des responsables de ces crimes contre l’humanité.

 

Les associations Hijos

Les Grands-Mères remuaient non seulement ciel et terre pour retrouver leurs enfants et petits-enfants disparus, mais elles demandèrent à des scientifiques de les aider en améliorant des techniques génétiques permettant l’identification des victimes lors de l’exhumation des corps. L’équipe argentine d’anthropologie judiciaire a été fondée en 1986. Aujourd’hui les test ADN sont beaucoup plus faciles et fiables qu’il y a 40 ans.

Leur mouvement reçut également le soutien de nombreux artistes, musicien.ne.s, chanteuses/chanteurs, écrivain.ne.s… qui mirent leur talent au service de ce combat, que ce soit pour en rappeler l’histoire, exprimer la souffrances de victimes, mais aussi encore et toujours alerter celles/ceux qui sont aujourd’hui quadragénaires et dont la filiation a été volée. Seuls 125 enfants enlevés ou nés en détention durant la période militaire et clandestinement adoptés par les familles des militaires, policiers ou de proches du pouvoir? ont été retrouvés à ce jour. D’autres vivent encore dans l’ignorance de leur identité réelle.


Certains enfant vivent hors de l’Argentine, ce qui a encouragé l’association HIJOS, composée d’enfants des victimes de la dictature et créée en 1995 pour lutter contre l’amnistie politique des responsables des violations des droits humais, à étendre son action en Europe. Elle est aujourd’hui présente dans 17 autres pays dont la France

Née en 1930, Estela Barnes de Carlotto, ancienne institutrice et présidente de l’association depuis 1989, a reçu le Prix des droits de l’Homme de l’ONU en 2003.  En 2008 elle inaugurait à Paris le Jardin des Mères et Grands-mères de la place de Mai dans le 15e arrondissement.

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En août 2014, elle annonçait à la presse avoir retrouvé son petit-fils Guido.

Alors qu’elle était enceinte de deux mois et demi, sa fille Laura Carlotto avait été arrêtée le 26 novembre 1977 à Buenos Aires, avant d’être assassinée par ses tortionnaires deux mois après la naissance du bébé.

Les Grands-mères de la place de Mai continuent de se rassembler chaque jeudi à 15h30.

 

Marie Lévêque 50-50 magazine 

 

Grands-mères de la Place de Mai 1977-2017 : 40 ans de lutte pour la mémoire, la vérité et la justice en Argentine    7 au 30 septembre 2017 de 14 h à 19 h du mardi au samedi 35 rue Jacob 75006 Paris. Exposition de photos co-organisée avec HIJOS-Paris

Rencontre exceptionnelle avec Estela de Carlotto, présidente des grands-mères de la place de Mai Samedi 30 septembre à 18h