Articles récents Cécile Chartrain : «les décideurs réfléchissent à deux fois avant de déposséder les équipes masculines de leurs créneaux pour les attribuer à des femmes» 1/2

En janvier, un colloque inédit et instructif « Plus de sport pour plus de femmes : on fait comment ? » était organisé par le collectif femmes et sport . Des journalistes, sportives, chercheur.e.s, élu.e.s sont intervenu.e.s pour traiter de l’invisibilité, des violences, du manque de moyens et de considération que vivent les sportives de tous  niveaux. Cécile Chartrain, joueuse et fondatrice des Dégommeuses, a présenté son association. Son intervention a permis de pointer le sexisme auquel sont confrontées les footballeuses aussi bien sur les terrains qu’en termes de représentations médiatiques.

Les Dégommeuses étaient à l’origine une équipe de foot informelle, que nous avons créée avec quelques amies, en 2010. Le groupe est devenu association en janvier 2012, avec l’objectif de mener des actions de promotion du foot féminin et de lutte contre les discriminations dans le monde du sport, et du foot en particulier.

Nous nous reconnaissons comme association féministe.

Nous avons un axe fort, la lutte contre le sexisme, mais notre action vise plus largement à lutter contre toutes les discriminations et à penser le sexisme en lien avec les lgbtphobies mais aussi le racisme et le classisme.

Notre association est maintenant bien structurée quoique reposant quasi intégralement sur le bénévolat. Elle bénéficie aujourd’hui de subventions publiques. Elle a obtenu quelques prix pour ses actions, en particulier celles qui visent à favoriser la pratique sportive chez les personnes réfugiées ou précarisées.

L’association comprend environ 90 membres, essentiellement des femmes cisgenre mais aussi des personnes transgenre, dont plus de 40 sont des pratiquantes régulières, qui se retrouvent 1 à 2 fois par semaine pour l’entraînement au stade Louis Lumière à Paris. La moyenne d’âge se situe aujourd’hui aux alentours de 32-33 ans, avec au moins une moitié de filles qui a débuté le foot en club sur le tard, avec Les Dégommeuses. Certaines ont joué étant plus jeunes mais ont arrêté à l’adolescence, faute de club féminin dans leur région ou parce que jouer au foot en tant que fille/femme était mal vu de leur entourage. D’autres ont pratiqué jusqu’à un âge plus avancé mais ont arrêté parce qu’usées voire « plombées » dans leur pratique par un environnement ressenti comme trop compétitif et inamical, car sexiste et lesbophobe.

 

                                                                    © Lou Camino/ Hans Lucas

Occupation de l’espace : résister au sexisme et créer des espaces alternatifs

Pour les filles qui veulent jouer au foot sans être structurées en association, il y a une quasi impossibilité à pratiquer, puisque les parcs, jardins publics et autres terrains d’éducation physique municipaux en accès libre sont « squattés » par des garçons/hommes. C’est une des raisons pour lesquelles nous nous sommes constituées en association : pour pouvoir demander des créneaux à la Mairie de Paris.

La bataille des créneaux est plus ou moins féroce en fonction du nombre de terrains disponibles dans la ville considérée, mais jamais facile dans un contexte où les équipes masculines sont installées de longue date, avec des dirigeants, le plus souvent masculins, disposant de réseaux et d’une forte influence à l’échelle locale… entre amitiés viriles et intérêts électoraux, les décideurs réfléchissent à deux fois avant de déposséder les équipes masculines de leurs créneaux pour les attribuer à des femmes… il faut beaucoup de ténacité pour arriver à ses fins… et quand une porte s’ouvre, on vous demande de ne pas trop faire la « fine bouche ». Ainsi durant plusieurs années, nous avons été jusqu’à 38 à évoluer sur un demi terrain de foot lors de nos entraînements.

Puis, une fois qu’on a les créneaux, vient la lutte pour les subventions, qui obéit à peu près aux mêmes règles clientélistes.

Et enfin une autre lutte, encore plus profonde et quotidienne, pour faire valoir son droit et sa légitimité à occuper le terrain.

Or cette lutte rencontre de fortes résistances. Des hommes qui continuent de se faire des passes ou de tirer leurs pénaltys, alors que notre créneau de jeu officiel a commencé depuis un quart d’heure… ou qui, attendant leur tour, s’échauffent à l’intérieur du terrain, même si nous sommes en plein match, comme si nous étions invisibles. Des commentaires régulièrement narquois, dépréciatifs, condescendants : ainsi un entraîneur vient nous voir au milieu de notre entraînement pour nous dire : « les filles, vous serez gentillettes de laisser le terrain avant l’heure parce que ce soir on a un match très important .« 

Le coach d’une équipe adverse n’hésite pas à donner des conseils à nos joueuses après un match de critérium, sous le nez de notre propre entraîneure.

Exemple vécu récemment : alors que je m’approche pour tirer un corner, un jeune homme présent sur le bord de la touche m’interpelle, sur un ton content de lui devant ses copains :  » je peux le tirer à votre place? « 

                                                                                      © Teresa Suárez

Parfois, ces « petites vexations » et « dérangements » quotidiens laissent place à des agressions physiques et verbales caractérisées, mais j’insiste sur le fait que l’ensemble de ces comportements constitue un continuum sexiste éreintant, qui pollue notre pratique sportive.

Deux épisodes de violence sexiste vécue sur les terrains de foot avec les Dégommeuses : il y a quelques années, des ados qui ont trouvé des packs de bouteille d’eau en bas de l’immeuble qui jouxte notre terrain d’entraînement n’ont rien trouvé de mieux à faire que de les balancer du 7 ème étage en visant nos joueuses, le tout accompagné d’insultes sexistes et de gestes à connotation sexuelle

Alors qu’on lui faisait remarquer que l’heure de notre créneau était arrivée, un président de club et entraîneur d’une équipe de jeunes est parti en furie, hurlant qu’on « se croyait tout permis« . Il s’est collé presque front contre front contre l’une d’entre nous, menaçant de lui faire  » bouffer ses couilles « , a poussé une autre joueuse, avant d’inviter les gamins qu’il dirigeait à  » applaudir les lesbiennes « , montrant l’exemple avec le geste. Cette histoire est véridique mais n’était visiblement pas assez « grave » pour les institutions, puisqu’elle a donné lieu à un classement sans suite par la justice et que la FFF n’a vu aucun problème à accepter la candidature à la présidence de ce monsieur l’année dernière. 

Quelles réponses apportées à ce type de comportements ?

Pour nous, le premier mot clé c’est « résister ».

« Résister », c’est faire de la pédagogie, expliquer, mais c’est aussi revendiquer le droit de ne pas être importunée et de ne pas avoir à s’en justifier.

 » Résister  » c’est dénoncer publiquement (communication sur les réseaux sociaux, écriture de tribunes sur le sujet dans la presse …) et porter plainte dans les cas les plus graves, même si on croit plus dans la pédagogie que dans la répression.

« Résister », c’est porter plainte pour contribuer à éliminer les pseudo éducateurs et dirigeants nocifs qui dégoûtent et détournent les femmes de la pratique dans bien des clubs.

« Résister », c’est tirer peu à peu la police, les juges, les médias, le public, à la reconnaissance de la gravité de certains propos et comportements.

« Résister », c’est faire œuvre exemplaire, en tant qu’association féministe, parce qu’il faut encourager les femmes qui vivent le même type d’agression, et parfois d’autres plus graves encore, à briser le silence, en sachant que les effets de ces comportements et violences peuvent être encore plus dévastateurs pour celles qui sont isolées, notamment lorsqu’elles évoluent dans des disciplines individuelles.

« Résister », c’est créer des espaces protecteurs, où les femmes peuvent trouver des modèles alternatifs pour vivre ensemble leur passion et s’épanouir dans la pratique sportive, en étant, au moins en interne, globalement préservées des comportements sexistes, lgbtphobes, mais aussi racistes et classistes.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons choisi de créer Les Dégommeuses, une association sportive et militante, qui met l’inclusion au centre de ses principes d’action.

 

Cécile Chartrain –  Les Dégommeuses