Articles récents Brésil : répression et résistance des femmes

À l’occasion de mes recherches postdoctorales, j’ai vécu en France de juillet 2014 à juin 2015, et il est évident qu’à mon retour au Brésil je n’ai pas retrouvé le même pays que j’avais quitté. Que s’était-il passé entre-temps ? La destitution de Dilma Roussef et l’élection de Jair Bolsanaro…

Dilma Rousseff avait été réélue, et le milieu des affaires ainsi que les médias s’étaient engagés dans un intense travail d’incitation à la haine à l’encontre d’un seul parti politique, et de lui seul. Au Brésil, la corruption existe hélas depuis très longtemps. Tous les partis ont déjà trempé dans des affaires de financement illégal, mais les médias ont tant et tant répété qu’un seul parti, et lui seul, était corrompu que la population, dans sa majorité, a fini par y croire. Le mythe du «Bréslien sympathique» s’est effondré et un nouveau type, encore indéfini, a surgi.

En 2015, une vague de projets de loi municipaux, usant d’une terminologie hautement discutable comme «idéologie du genre», a voulu convaincre la population que des enseignant.es « hostiles à la famille » poussaient les enfants à l’homosexualité, raison pour laquelle il fallait interdire tout enseignement sur le genre, la diversité et l’éducation sexuelle dans les écoles. De nombreuses municipalités soutinrent ces projets qui, certes, n’aboutirent pas à une loi, mais marquèrent profondément l’imaginaire de personnes qui, au nom «de la morale et de la famille», se mirent à surveiller les enseignant.es.

Or, sans discussion sur le genre, comment lutter contre l’oppression que subissent les femmes et les minorités ? Selon l’OMS, le Brésil compte parmi les 7 pays les plus violents à l’encontre des femmes. D’après le Ministère public de l’État de São Paulo, 66 % des féminicides ont lieu au domicile de la victime, et récemment, l’ONU a alerté sur l’absence de données sur les violences faites aux femmes dans les zones rurales.

D’autres lois tendent à affecter sévèrement l’éducation. Ainsi, faisant fi de la Constitution fédérale et oubliant que le Brésil est un pays laïque et démocratique, des municipalités approuvent des cours “d’éducation morale et civique” sur le modèle de ce qui existait du temps de la dictature. Il y a aussi le projet «École sans parti» qui se prétend neutre, même s’il a été élaboré par divers partis politiques, même si un grand nombre de ses défenseuses/défenseurs ont été élu.es lors des élections d’octobre 2018. Le projet a certes été retoqué au niveau fédéral en raison de son inconstitutionnalité, mais des municipalités ont approuvé et approuvent encore ce plan de criminalisation des enseignant·es en tant qu’«endoctrineuses/ endoctrineurs ». Parler de féminisme dans ce contexte ? C’est être une endoctrineuse/endoctrineur. Et certain·es collègues sont déjà tombé·es sous le coup de la répression. Dans un pays où l’« École sans parti » a bel et bien un parti, où les juges ont un parti, où l’Église a un parti, où le pouvoir militaire a un parti, on exige des enseignant·es qu’elles/ils soient neutres. Et ce que cette neutralité impose, c’est une absence d’esprit critique. Ce qu’elle interdit, c’est de parler de la lutte contre les violences faites aux femmes, des dettes historiques que nous avons contractées.

Ce climat pesant, que le milieu des affaires et les médias ont créé, mène à la violence. Pendant le processus de destitution de Dilma Rousseff, des personnes ont été agressées dans la rue simplement parce qu’elles portaient un vêtement rouge, parmi elles une femme avec un enfant en bas âge. Par ailleurs, toute la procédure à l’encontre de Dilma Rousseff a été marquée par le sexisme. Un exemple en est donné par ces autocollants représentant la présidente, jambes écartées, collés très précisément autour du couvercle du réservoir des voitures pour «protester» contre l’augmentation des prix du carburant. Ces deux dernières années, le prix du carburant s’est envolé et pourtant je n’ai pas vu un seul autocollant de Michel Temer (1), représenté dans une position identique en signe de protestation.

 

Dans ce contexte de répression et de régression, les femmes se sont largement organisées et ont résisté. De nombreux collectifs se sont constitués pour conserver et conquérir des droits. Le travail de conscientisation est devenu la principale stratégie de résistance, même si une bonne partie de la population s’effraie dès qu’elle entend le mot «féministe.»

À l’occasion du 8 Mars 2018, le Brésil a connu diverses manifestations. Marielle Franco, qui comptait parmi les cinq élus municipaux de Rio de Janeiro à avoir obtenu le plus grand nombre de voix, a tenu un discours à la Mairie, interrompu à plusieurs reprises par des propos discriminants et des appels au retour de la dictature. Comme chacun le sait aujourd’hui, Marielle Franco et Anderson, son chauffeur, ont été assassinés le 14 mars 2018. Les autorités n’ont toujours pas élucidé ce crime, même si l’on sait très bien quels groupes étaient gênés par la force, l’intelligence et la représentativité de cette femme noire qui dénonçait les violences contre la population noire et pauvre. Marielle Franco a reçu quatre balles dans la tête. Il ne s’agit en aucun cas un crime crapuleux, mais bien d’une exécution.

Le pays des fake news

Le Brésil est devenu le pays des fake news. La plupart des personnes ne vérifient pas la teneur des messages qu’elles reçoivent. Preuve en est, Bolsonaro ce président élu grâce aux fake news, sans même avoir pris la peine de participer aux débats démocratiques qui auraient permis à la population de découvrir ses propositions.

Comme il se cachait derrière un discours d’éradication de la corruption, bien peu de personnes se sont souciées de ces vidéos où le président élu, le «machin» (2) se prononçait contre toutes les minorités, encourageant même des parents à battre leurs enfants homosexuel.les puisque, selon lui, personne n’aime les gays. Bien peu de femmes se sont souciées aussi de ses déclarations sexistes telles que : «une femme doit gagner moins [qu’un homme] puisqu’elle tombe enceinte» ; «je n’embaucherais jamais une femme et un homme au même niveau de salaire.» Ce genre de déclaration incite à la haine, et la vérité, c’est que nous ignorons ce qu’il adviendra du Brésil dans les mois et les années à venir.

Enfin, bien peu de personnes se sont souciées de ses déclarations contre les Noirs, de la fin annoncée de la démarcation des terres indigènes et moins encore de sa prise de position en faveur d’un tortionnaire fort connu au moment du vote pour la destitution de Dilma Rousseff. «La chasse aux communistes» est relancée. Le Brésil a manqué de cours d’histoire. Comme l’a montré au grand jour la négligence à l’encontre de notre plus grand musée national, la mémoire et la connaissance du passé n’ont aucune valeur dans nos contrées. Et il en va de même pour l’histoire de la dictature civile-militaire (1964-1985) : ceux qui furent les responsables de la torture et de la mort de très nombreuses/nombreux Brésilien.nes n’ont jamais été jugés, ils continuent au contraire à faire partie de la scène politique nationale.

Au pays des fake news, on veut propager l’idée que Marielle aurait été tuée par des Noirs pauvres, ceux-là même qu’elle défendait, et on bombarde la population de messages avec l’image d’une femme médecin, malheureusement tuée lors d’un vol, pour encourager la haine contre les gens de gauche. Pour banaliser le crime contre Marielle, on nous sert une logique à l’envers.

Peu avant l’élection, le fils du «machin», qui avait déjà déclaré qu’une «femme de droite est plus propre et hygiénique [qu’une femme de gauche]“, s’est affiché en compagnie d’un collaborateur politique tenant entre ses mains une plaque de rue brisée, une plaque au nom de Marielle Franco.

Marielle est devenue le symbole de la lutte contre l’oppression et en tant que symbole, ses idées se répandront. Comme disait Louise Michel : «On ne peut pas tuer l’idée à coups de canon, ni lui mettre les poucettes

Face à la haine, de nombreuses personnes ont répondu par des manifestations pacifiques, à l’instar des «femmes unies contre Bol#####» Ce groupe Facebook a été hacké et ses membres ont vu leurs comptes personnels piratés. Des citoyen·nes se sont aussi impliqué·es dans le grand mouvement #elenão pour se positionner contre l’apologie des crimes dont se rendait coupable celui qui n’était encore qu’un candidat à la présidentielle. Les manifestant·es ont envahi par centaines de milliers les rues des principales villes du pays ; dans les villes de plus petite taille, comme Mogi Guaçu (São Paulo) où je vis, le mouvement a été moindre, mais il a tout de même démontré l’existence d’une résistance et affirmé clairement que nous lutterions pour ne pas perdre notre jeune démocratie.

 

Samantha Lodi 50-50 magazine 

1 Michel Temer du parti du Mouvement Démocratique, vice-président de Dilma Rousseff, devenu président après sa destitution.

2 Bolsonaro est appelé “le machin” par ses opposant.es

Traduit du portugais (Brésil) par Clara Domingues

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