Articles récents Dieu existe, son nom est Pétrunya, un film de Teona Strugar Mitevska

Ce film étonne tant il résume parfaitement, de façon symbolique, le combat d’une femme contre l’ordre patriarcal. L’histoire inspirée d’un fait divers se passe en Macédoine où une jeune fille marginale et atypique décide de plonger pour récupérer une croix sacrée dans la rivière locale. D’après la tradition, seuls les jeunes gens sont habilités à le faire, le pope de la communauté orthodoxe, après un rituel et une prière, jette cette croix dans l’eau et exhorte les jeunes gens à la récupérer : le premier à l’attraper aura les honneurs de la congrégation. Bonheur et prospérité lui seront promis.

Ce jour là, c’est Pétrunya, qui après avoir essuyé un énième refus d’être embauchée et s’être fait maltraitée, décide soudainement de se jeter à l’eau, récupère la croix. Nul bonheur ou prospérité pour elle.

Les jeunes gens la traitent immédiatement de voleuse mais elle a été filmée et nul ne peut contester sa victoire.

L’histoire alors un peu lente jusqu’alors prend de l’épaisseur quand Pétrunya est embarquée au commissariat. On franchit avec elle toutes les étapes de la résistance du patriarcat à admettre la victoire d’une femme. La police et l’Eglise se mettent ensemble pour effrayer Pétrunya qui résiste et prend de l’assurance. Est-elle en état d’arrestation ? Non, on ne peut l’arrêter vraiment car elle n’a pas contrevenu à la loi des hommes mais celle de Dieu. Savait-elle que ce concours était réservé aux hommes ?

Au nom de quelle instance supérieure n’aurait elle pas le droit de participer et gagner ce concours ?

Nul ne saura lui répondre franchement mais tous vont l’accuser d’avoir terriblement mal agi, d’être une sorte de monstre. Se fera-t-elle lapider par les machos en colère ? C’est un huis-clos aux répliques savoureuses qui va opposer les personnages en question. Pétrunya va réaliser peu à peu que ceux qui ont peur sont en face.

La journaliste féministe locale va tenter de montrer et démontrer les forces patriarcales en action, c’est elle qui fera le lien entre le public et les protagonistes du psychodrame. Elle est efficace comme médiatrice et apporte une touche de modernité dans cette société figée ou l’obscurantisme religieux perdure et apporte une note d’humour dans le film. En fait, la productrice du film joue ce rôle dans son propre film.

Une jeune femme hors norme

Pétrunya est une jeune femme hors norme : elle n’est pas jolie au regard des canons contemporains, trop grosse, pas assez jeune et historienne donc trop diplômée pour trouver un petit boulot, seule alternative au chômage : un clin d’œil au fait que les filles sont souvent sur diplômées, sous employées et sous payées.

La réalisatrice choisit de développer une thèse féministe de façon probablement trop brutale pour le commun des mortels, pourtant il s’agit de l’adaptation d’un fait divers qui s’est passé dans la ville de Stip en 2014 !

La forme est plutôt sobre et le fond réellement puissant en ce qu’il est très juste, montrant bien le combat inégal des femmes contre l’oppression de l’Etat et de l’Eglise qui ne veulent même pas les considérer comme parties prenantes du jeu social. Pétrunya dit à un moment, “je me suis sentie comme un animal en faisant ce que j’ai fait”, c’est à dire une action impensée pour la catégorie Femmes. Combien de fois, a-t-on entendu dire qu’une femme était folle lors qu’elle faisait une action considérée comme réservée aux hommes ?

Depuis des siècles, c’est ce que l’on a dit aux précurseuses dans tous les domaines : celles qui faisaient du vélo, qui étudiaient la science ou la médecine, qui voulaient piloter un avion; elles sont folles ou alors ce ne sont pas de vraies femmes…

Les personnages secondaires qui font partie de l’environnement immédiat de Pétrunya sont sa mère, son amie et son père. La mère est la plus agressive quand elle apprend l’action de sa fille et crie au scandale. Elle se conduit tout au long du film comme la défenseuse des traditions patriarcales et l’on reconnaît bien là le rôle dévolu aux femmes : devenir malgré elles les gardiennes les plus strictes de l’ordre établi. Pétrunya s’en rendra compte à la fin du film et prendra sa mère dans ses bras en disant qu’elle lui pardonne.

Le père comprend que sa fille est intelligente et mérite mieux que les sarcasmes mais reste effacé et n’ose pas contrevenir aux lois des mâles, tout comme l’agent qui va protéger Pétrunya des violences machistes de la police et qui lui dira : «toi tu es courageuse, moi je n’ose pas m’opposer à eux.»

Les seuls hommes de l’histoire, gentils et bienveillants feront-ils quelque chose pour changer l’ordre établi ? La conclusion est assez inattendue.

Un film féministe, rare, à ne pas manquer.

 

Roselyne Segalen 50-50 magazine

 

 

 

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