Articles récents \ France \ Économie Chiara Condi : “j’ai alors créé un nouveau programme visant à aider à la réinsertion des femmes sans-abris”

Après un brillant parcours scolaire en Italie, aux Etats-Unis, en France et en Angleterre, Chiara Condi a décidé de créer sa propre association à Paris, en 2014. Sensibilisée aux injustices que connaissent toutes les femmes à travers le monde, elle lance Led By Her, dont la vocation est d’aider d’anciennes victimes de violences à se reconstruire sur le plan professionnel, autour de l’apprentissage de l’entrepreneuriat. Chiara Condi témoigne de l’origine de ce désir de chapeauter de nouvelles leadeuses.

En parallèle de votre double Licence, que vous avez effectuée à Harvard, vous étiez volontaire dans un centre d’accueil pour les SDF.  Qu’est-ce qui vous a amenée à cette première expérience dans le milieu social ?

En effet, j’étais étudiante en Histoire et en Lettres à Harvard pendant mon undergraduate. Dans les universités nord-américaines, on encourage beaucoup les étudiant.es à s’investir dans des activités extra-scolaires. Je me suis donc engagée dans un centre d’accueil pour SDF, le seul centre des Etats-Unis à être entièrement géré par des étudiant.es. J’en suis rapidement devenue la directrice. J’ai alors créé un nouveau programme visant à aider à la réinsertion des femmes sans-abris. C’est cette première expérience qui m’a ouvert les yeux à une nouvelle compréhension de l’injustice dans la société. Dans un même espace, nous, étudiant.es privilégié.es, cohabitions avec des personnes d’une extrême pauvreté. C’est de là qu’est née mon envie d’agir, d’améliorer la société. J’ai donc travaillé dans ce centre pendant quatre ans, tout au long de mon undergraduate.

A l’époque, avez-vous ressenti une pression particulière ou rencontré des obstacles supplémentaires liés au fait que vous êtes une femme ?

Non, pas du tout, parce que nous étions majoritairement des femmes. De manière générale, dans le domaine du social, il y a beaucoup de femmes. C’est peut-être le seul domaine où nous ne sommes pas minoritaires. Par contre, la population que nous aidions était, elle, très largement masculine. Les femmes représentaient une très petite minorité. Notre structure était un centre d’urgence, et il y avait d’autres centres d’accueil spécifiques aux femmes, notamment aux femmes avec des enfants. A cette époque-là, je n’étais pas particulièrement intéressée par le féminisme. J’avais déjà beaucoup travaillé sur des projets d’aide et de bénévolat, mais jamais spécifiquement sur les questions liées aux femmes.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux questions spécifiques aux femmes ? D’où vous est venue l’idée de créer une association ?

En 2008, j’ai commencé à travailler à la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERB), à Londres. A cette époque, il y a 10 ans donc, il n’y avait aucun objectif pour inclure les femmes dans les projets de la banque. Cependant, les Etats donateurs commençaient déjà à faire pression pour inclure les femmes dans leurs priorités économiques. Nous avons donc constitué la première équipe dont le travail était de s’assurer que les questions relatives aux femmes soient inclues de manière systématique dans tous les projets de la BERB. C’est à travers cette expérience, qui s’est déroulée sur plusieurs années, que j’ai pris conscience du fait que les femmes étaient toujours laissées de coté, et qu’il y avait là une réelle injustice. J’ai très vite compris que si l’on ne s’emparait pas de cette problématique nous-même, le temps seul n’aurait pas suffit à faire évoluer les choses. J’ai vraiment été très touchée par ce constat. C’est de là qu’est née mon envie d’agir.

En 2014, j’ai créé un premier programme pilote en France de Led By Her, en partenariat avec deux écoles de commerce. L’objectif était d’aider des femmes victimes de violences à se reconstruire autour de l’entrepreneuriat. Ce premier essai s’est transformé au cours du temps, pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : un programme de 300 heures de cours, avec des sessions de mentorat, la participations d’intervenant.es du milieu de l’entreprise, etc.

Pourquoi avoir fait le choix de vous concentrer sur l’aide aux femmes victimes de violences ?

Je voulais concentrer mes efforts sur l’aide aux femmes qui avaient subi des violences parce que j’avais déjà été sensibilisée à ce sujet, et parce que d’après l’ONU, un tiers des femmes dans le monde sont victimes de violences. Je pensais qu’en aidant les femmes qui étaient les plus éloignées de l’entrepreneuriat, cela leur donnait une occasion de devenir leadeuses et d’avoir une voix. C’était aussi intéressant parce qu’il n’existait pas encore de programmes de reconstruction professionnelle des femmes victimes de violences. Si l’on ne peut pas au minimum garantir un espace sans violences pour les femmes, le reste ne peut pas changer.

Y a-t-il une sorte de profil type de vos élèves ? Ou avez-vous, au contraire, des classes très hétérogènes ?

Chaque année, nos promotions comptent entre 20 et 30 femmes. Les profils de nos étudiantes sont très hétérogènes, tant en termes d’âge que d’origine, etc. Les violences touchent tout le monde, c’est un problème social qui impact toutes les classes socio-économiques, tous les niveaux d’éducation… Peu importe le milieu d’origine, les violences créent des conséquences négatives au niveau professionnel.

Comment vous faîtes-vous connaître par vos futures élèves ?

Les femmes entendent parler de notre programme soit par les médias, soit elles sont dirigées vers nous par d’autres associations. La force de Led By Her vient justement du fait que nous avons construit dans le temps un très grand maillage sur le terrain avec les réseaux associatifs locaux. Nous n’agissons jamais seules, le travail que nous fournissons est très complémentaire de celui des associations qui se concentrent sur le soutien à la personne sur le plan personnel, alors que nous nous concentrons sur le volet professionnel des victimes.

Led By Her accorde une importance toute particulière à la notion de réseau. En d’autres mots, peut-on dire que vous insistez sur la nécessité de la sororité ?

Oui, je pense que c’est absolument essentiel. De nombreuses femmes sont venues chez nous étaient absolument isolées. Led By Hey leur a permis de se construire un premier réseau d’entre-aide. Dans le milieu professionnel, et surtout en entrepreneuriat, l’entraide est essentielle. C’est très difficile de réussir seul.e. Nous offrons donc un premier réseau pour trouver de la synergie, de l’aide, et pour avoir des conseils. Ce sont toutes ces choses informelles qui font aussi la richesse d’un.e entrepreuneur.e, en dehors de sa propre force. Ce réseau s’étend au-delà des autres femmes qui sont en cours ; il y a aussi tous les intervenant.es, et plus largement toute la communauté de Led By Her. Les anciennes élèves sont aussi encore très présentes lors de nos événements. Nous avons créé une communauté avec des liens très forts.

 

Propos recueillis par Léonor Guénoun 50-50 Magazine

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