Articles récents \ Île de France \ Société Île de France Marlène Lecocq :  «J’ai mis beaucoup de temps, d’énergie à monter cette consultation d’IVG»

Marlène Lecocq est sage-femme à la maternité de Créteil, une maternité de niveau 3, qui accueille des femmes  vivant un certain nombre de difficultés. Comme de nombreuses/nombreux sage-femmes, Marlène Lecocq peut travailler jusqu’à 50 heures par semaine. De plus, avec obstination et courage, elle a mis sur pied un centre IVG. 

Quand avez-vous eu l’envie de devenir sage-femme ? 

Ma marraine, la sœur de mon père, est sage-femme, par elle j’ai connu ce métier quand j’étais petite et il m’a toujours intéressé. J’ai failli ne pas le faire parce que les études avaient changés et l’année de médecine était devenue obligatoire en 2002. Je n’avais pas du tout envie de faire une année de médecine, j’ai failli renoncer. Mais j’ai eu mon bac, je n’avais jamais redoublé, ma mère m’a dit “écoute tu n’es pas plus bête qu’une autre, tu devrais réussir”. Elle avait raison. 

J’ai donc passé mon concours de médecine et j’avais la possibilité de faire soit médecin, soit kiné, soit dentaire, soit sage-femme. Sage-femme, c’est souvent le dernier choix pour la plupart des étudiant.es car c’est un métier moins prestigieux, mais pour moi c’était le choix numéro 1. Je me suis donc engagée dans cette voie là et j’ai fait mes études à l’hôpital St Antoine. Après la première année de médecine, il y a quatre ans d’école. 

Je n’ai pas un bon souvenir de ces années d’études à l’ école de sage-femmes. Ce ne sont pas des études universitaires, j’avais vraiment l’impression d’être retournée à l’école. Nous n’étions pas considérées comme des étudiantes. On avait vraiment l’impression d’être encore chez les bonnes sœurs. Ce ne furent pas mes meilleures années.  L’encadrement, les directrices, les professeures étaient toutes des femmes. Nous avions 22, 23 ans, nous étions bien évidemment autonomes mais lorsque l’une de nous manquait un cours, les professeur.es appelaient ses parents ! Alors que nous étions pour la plupart d’entre nous devenues indépendantes.

Je pense que c’est culturel, c’est dans les mœurs, il n’y a que des femmes dans ces écoles. 

Où avez-vous travaillé lorsque vous avez terminé vos études ?

Après mes études, j’ai tout de suite travaillé à la maternité de Créteil, là où je suis encore aujourd’hui. 

Ça fera 8 ans cet été, parce que lors des études, on fait des stages dans tous les hôpitaux de la région parisienne. J’étais donc passée à Créteil et j’avais vraiment bien aimé cette maternité. J’ai postulé là-bas quand j’ai eu mon diplôme. 

Créteil est une grosse maternité, on fait 3800 accouchements par an, c’est une grosse charge de travail. C’est un niveau 3. Les maternités fonctionnent en niveau 1, 2, 3 et niveau 3, ce sont des maternités où il y a les réanimations pour mamans et bébés alors qu’au niveau 1, on ne s’occupe que des femmes en bonne santé, qui n’accouchent pas d’enfants prématurés.

A Créteil, nous prenons les prématurés, les femmes qui ont des problèmes de santé etc.  

Dans le Val-de-Marne, il n’y a  pas beaucoup de niveau 3, donc nous drainons beaucoup de monde. 

Vous disiez que c’était un peu difficile ces derniers temps ? 

Effectivement, ces derniers temps, c’est un peu difficile car il y a un vrai manque de sage-femmes (1). Actuellement à Créteil, nous sommes une équipe de 65, mais pour tourner normalement, nous devrions être 14 sages-femmes de plus. Nous prenons des gardes sur nos temps de repos, car sinon il n’y a personne. Nous sommes payé.es, la plupart du temps mais pas toujours, parfois notre temps de garde est ajouté à notre compte épargne-temps. 

Et vous, jusqu’à combien d’heures pouvez-vous travailler par semaine ?

Cela dépend. Cela m’arrive de faire des semaines de plus de 50 heures. 

C’est le boulot de sage-femme, quand tu es sage-femme, tu signes aussi pour ça. Tu bosses de jour, de nuit, les week-ends, les jours fériés, à Noël, les jours de l’an … Cela fait partie du boulot, donc quand tu commences à avoir une vie de famille, c’est un peu plus compliqué. Maintenant, je me préserve, car j’ai un enfant et j’habite loin de la maternité, je ne peux donc pas reprendre des gardes au pied levé. Mais les jeunes, celles qui n’ont pas d’enfants, sont très présentes. 

Dernièrement, cela a été particulièrement difficile pour moi, parce que j’ai eu le projet de créer une consultation sage-femme d’IVG, parce qu’à Créteil, on n’en faisait plus beaucoup. 

Il y avait donc un centre d’IVG à Créteil ? 

Oui on en faisait toujours, mais très, très peu, c’était anecdotique. Depuis  8 ans que je suis là, il y a qu’une centaine d’IVG par an, c’est ridicule par rapport à l’activité que nous avons. Régulièrement je m’en rendais compte, lorsque j’étais aux urgences, car  il y a les urgences pour les femmes enceintes et les urgences gynécologiques. Je ne m’occupe que des femmes enceintes, mais je vois les autres femmes arriver et parfois, j’entendais des femmes dire : “je veux une IVG” et on leur répondait : “bah non madame, on n’en fait pas, il faut aller dans le 93, aux Lilas” sauf que les Lilas, c’est hyper loin. Je me suis dit  que ce n’était pas possible, que l’on ne pouvait pas répondre cela aux femmes à Créteil, en 2019, alors que nous sommes l’un des plus gros centres du Val-de-Marne.

 Alors, j’ai passé un nouveau diplôme.

Quel est ce diplôme  ? 

C’est un diplôme de régulation des naissances et d’orthogénie : contraception et IVG, que j’ai fait l’année dernière.

Depuis 2009, les sages-femmes peuvent faire les IVG médicamenteuses.

J’ai monté le projet, on m’a alors dit : “oui, oui, il faut absolument le faire.” Je me suis lancée dans ce projet. J’ai payé la formation de ma poche (ce n’est pas donné!) parce qu’on m’avait dit que ma formation serait prise en charge. J’ai attendu un an et demi avant qu’elle soit remboursée. J’ai fait cette formation pendant mon congé maternité, donc pour ma direction, c’était tout bénéfice, parce que j’étais absente de toutes façons. 

Et, lorsque j’ai vraiment eu l’opportunité d’ouvrir cette consultation, je me suis rendue compte que la direction et le chef de service n’étaient pas vraiment soutenants. 

Comment  l’expliquez-vous ? 

Comment je l’explique ? C’est parce que, pour certaines personnes, ce n’est pas un acte noble de la médecine et ce n’est pas cela qui les intéresse. En plus, les actes d’IVG ne sont pas très rentables. Aujourd’hui dans les hôpitaux, on parle beaucoup en chiffres, on réduit les personnels, on réduit les budgets, on réduit tout mais il faut continuer à faire du chiffre. 

Les IVG, ne sont pas des actes médicaux qui rapportent beaucoup, voilà pourquoi cela a été dur. J’ai mis beaucoup de temps, d’énergie à monter cette consultation d’IVG car même dans l’hôpital public, il y a encore des gens qui mettent des freins. 

Vous n’avez pas été soutenue par vos camarades sage-femmes ? 

Si j’ai été soutenue. Au départ, nous étions deux sages-femmes sur le projet. J’ai été enceinte pendant la formation et elle l’a été juste après et donc au moment où le projet a été monté, elle n’a pas pu être là, et je me suis retrouvée un peu seule. Mais, autour de moi, les sages-femmes ont toujours été super gentilles et bienveillantes. Quand j’étais trop fatiguée, elles me reprenaient des jours de boulot pour que je puisse me concentrer sur le projet. 

A Créteil, il y a une bonne équipe de sages-femmes, nous nous entraidons, nous nous entendons très bien. 

Avez-vous reçu des soutiens au sein de votre hiérarchie ?

Sur 15 médecins, un seul m’a soutenu et heureusement qu’il était là ! Sans lui, je n’y serai pas arrivée. Vous savez, il y a le prestige d’être médecin et le non-prestige d’être sage-femme. J’ai rédigé des protocoles pour le projet en question, et mes protocoles restaient en suspens parce qu’ils étaient écrits par moi, alors ce médecin me disait : “s’ils ont besoin d’un nom de médecin, tu n’as qu’à mettre mon nom : je serai ta couverture.» Il a été un peu mon prête-nom pour que mon projet ait plus de poids. Le projet a maintenant démarré et je fais enfin des IVG à Créteil depuis le mois de mars 2019.

Comment se passent vos consultations au quotidien ?

Je suis toute seule, la consultation est pleine, la demande est vraiment  importante. Elle se passe sur une journée et demi par semaine: tous les mardis et les vendredis matin. Je dois recevoir une quinzaine de femmes dans la journée du mardi et environ sept le vendredi matin. Vingt par semaine, donc je vois jusqu’à quatre vingt femmes par mois. 

Je n’ai toujours pas le matériel nécessaire. J’arrive tout de même à faire des IVG, car j’ai juste besoin de médicaments mais quand je reçois une femme qui me dit “j’ai un problème, ça me fait mal” je dois l’examiner. J’ai la table pour l’examiner, mais je n’ai ni les gants, ni le spéculum, aucun matériel nécessaire … 

Comme c’est juste une consultation d’orthogénie, je suis obligée d’aller piocher à droite, à gauche, je n’ai donc pas d’appareil d’échographie. Mais comme les femmes que je reçois sont enceintes, j’ai quand même besoin de savoir où elles en sont. Donc, à chaque fois que j’ai une femme qui vient et qui n’a pas d’échographie, je toque à la porte d’à côté pour demander : “est-ce que je peux faire une échographie ?” et  j’attends que l’appareil soit disponible, j’attends avec cette femme qui est souvent en situation de détresse.

En plus, nous sommes au milieu de femmes enceintes donc, je demande un endroit un petit peu à part que je n’ai pas encore, je l’aurai à priori mais si c’est comme le financement, je l’aurai dans un an et demi. Je me dis que les choses avancent quand même.

Vous n’avez pas eu de financement pour ouvrir ce centre d’IVG ? 

Non, parce que je suis salariée donc que je fasse des accouchements, des consultations ou de l’orthogénie, je reçois le même salaire, je ne suis pas payée au mérite.

Je n’ai pas beaucoup de moyens, je n’ai pas beaucoup de matériel. Mais mon projet a toute de même été accepté !

Personne d’autre ne voudrait travailler avec vous, d’autres sages-femmes ? 

Si, si, d’autres sage-femmes sont intéressées. Le problème, c’est que, pour l’instant, c’est trop fragile, je ne me vois pas les former. Car il faudrait bien sûr que je les forme, ce n’est pas un problème, quand j’aurai mon matériel, mon appareil d’échographie … oui je le ferai. Mais aujourd’hui, je suis tout le temps en train de toquer à droite, à gauche et dans ces conditions je ne me vois pas commencer à faire des formations. 

Propos recueillis par Caroline Flepp  50-50 magazine

1 Les études pur devenir sage-femmes sont ouvertes aux hommes depuis 1982. Les hommes sages-femmes représentent aujourd’hui 2 à 3% de la profession.

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