Articles récents \ Monde \ Afrique Loi sur l’héritage: un frein pour les femmes du Maghreb

Les pays du Maghreb connaissent de forts changements pour améliorer la place des femmes dans la société. Elles sont même plus nombreuses que les hommes dans les facultés algériennes. Cependant les inégalités restent nombreuses, elles s’expriment à travers certaines lois, dont celle sur l’héritage. Si la Tunisie est en voie de changer ses textes, cette loi amène à d’autres interrogations sur l’origine de ce sexisme et sur la prudence des politiques face à ces questions.

Parmi les évolutions concernant la place des femmes dans les pays du Maghreb, on peut relever le cas de l’Algérie. Le pays a connu des mutations considérables pour les femmes en à peine une génération. Le domaine de l’éducation est notamment mis en avant, les femmes représentent 60% des élèves présent.es sur les bancs de l’université. Quant au taux de fécondité, il a largement diminué, passant de six à sept enfants par femme dans les années 1970, à un maximum de trois enfants actuellement.
Cependant, d’autres facteurs ont eu un impact plus nocifs pour les femmes, comme le fort vieillissement de la population. L’absence de maisons de retraite oblige les filles à prendre en charge les personnes âgées, les empêchant d’exercer d’autres activités. Le taux de chômage est deux fois plus élevé pour les femmes; bien qu’elles soient diplômées, elles ne parviennent pas à trouver leur place sur le marché du travail. Des cas qui montre la volonté des femmes de s’émanciper, mais leurs efforts sont ralentis par le retard des textes de lois. Parmi ces freins, on retrouve le Code de la Famille et sa loi sur l’héritage qui s’applique à tous les pays du Maghreb. Un écrit «totalement dépassé par le contexte sociétal» d’après Feriel Lalami, sociologue sur les mutations sociales et pratiques successorales. Cette loi ampute les filles de la plupart de leur héritage, le fils hérite toujours du double de sa sœur. Et même s’il n’y a que des filles, ce sont les hommes les plus proches du/de la défunt.e qui auront droit à la plus grande part, même si parfois ils n’ont eu aucun lien avec la famille.

La Tunisie en tête

Un pays pourrait pourtant changer la donne et modifier cette loi pour redonner aux femmes la part qui leur est dû. On parle ici de la Tunisie, avec, à sa tête, Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de Habib Bourguiba qui avait œuvré pour l’émancipation des femmes en interdisant la polygamie ou le mariage des mineures. Actuellement en fin de mandat, le politique souhaite marquer son passage en suivant les pas de son prédécesseur. Pour cela, il a décidé de proposer une réforme qui mettrait en place l’égalité des sexes dans le droit successoral. Si cette victoire pour l’avancée des droits des femmes est acclamée par beaucoup, elle reste incomplète puisque les parents pourront maintenir l’inégalité en le notant dans leur testament, un moyen de ne pas froisser les plus conservatrices.teurs du pays.

Mais Wassila Ltaief, avocate et ancienne conseillère du mouvement Ni pute ni soumise, n’a pas bon espoir pour cette nouvelle version de la loi. Proposé en novembre 2018 au Conseil des ministres et en passe d’être étudiée par le Parlement d’ici quelques mois, pour l’avocate, la réforme ne passera pas durant ce mandat. Elle justifie ses doutes en rappelant le fort pouvoir des islamistes, désormais désignés comme démocrates musulmans, elle assure pourtant qu’elle n’est «pas pessimiste mais simplement inquiète.» En effet, Ennadha, partie politique conservateur et islamiste est contre toute modification de loi allant à l’encontre des textes du Coran. Présidé par Rached Ghannouchi, décrit par Wassila Ltaief comme la «bête noire» de Habib Bourguiba, il a un fort impact sur la politique du pays puisqu’il est le principal parti du Parlement.

Une question culturelle ou économique ?

Pour défendre cette loi inégalitaire, des arguments religieux sont souvent utilisés par les opposant.es, en rapportant chaque prise de décision aux écrits du Coran. Mais la Charia, vue comme l’esprit de l’Islam, est «élastique» pour Feriel Lalami, il ne peut pas y en avoir qu’une, chaque pays a sa propre vision. Wassila Ltaief insiste sur le poids du droit musulman: «c’est quelque chose qui a fonctionné depuis longtemps, il remonte à plusieurs siècles, c’est un véritable édifice, voir un appareil idéologique d’Etat.»
Pourtant, la religion n’est pas forcément contraire à l’évolution des droits, Musawah Egalité en est la preuve, cette association féministe et musulmane souhaite prouver qu’Islam et droit des femmes ne sont pas incompatibles.

Mais modifier cette loi semble être une épreuve bien complexe. L’argent mis en jeu en est-elle l’origine? C’est en tout cas ce que pense Wassila Ltaief, pour qui ce «droit successoral est plutôt une question économique que culturelle ou religieuse, dans la société patriarcale l’économie c’est le pouvoir, alors il n’est pas question de le donner aux femmes.» L’autre problème majeur qui empêche le retrait de cette loi est aussi son ancrage chez les femmes elles-mêmes, les mères ont tendance à favoriser leurs fils plutôt que leurs filles. Pour l’avocate Wassila Ltaief «c’est un combat contre elles-mêmes, elles participent à leur propre déchéance.» Dans l’imaginaire collectif ce sont les hommes qui doivent avoir le contrôle de l’argent, pas les femmes.

Wassila Laief affirme que les féministes des pays du Maghreb ne «lâcheront rien».

 

Louna Galtier 50-50 magazine

 

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