Île de France \ Économie Île de France Nadia Kerlan: “la maltraitance est institutionnelle” 2/2

Nadia Kerlan est aide-soignante à Aulnay-sous-Bois depuis 14 ans. Très engagée, elle est syndiquée à Sud-Solidaires et n’hésite pas à se faire la porte-parole de sa profession. Active sur les réseaux sociaux, où elle se fait appeler “Nadia, Rebelle et Chieuse”, elle interpelle le grand public sur les problèmes de l’institution hospitalière. Rencontre avec une aide-soignante passionnée, dans un hôpital en crise.

Quelles sont vos luttes et vos revendications à l’hôpital ?

Nous demandons une revalorisation des salaires. Pour prendre soin des patient.es, il faut travailler dans de bonnes conditions. À l’heure actuelle, ces conditions ne sont pas réunies. Pendant mon DU d’éthique, j’ai lu une phrase du philosophe Paul Ricoeur qui m’avait bien plu et qui disait que l’éthique c’est «une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes». Aujourd’hui, l’institution n’est pas juste. C’est la direction des hôpitaux, c’est madame Buzin, c’est monsieur Macron, c’est tout ce gouvernement qui ne fait rien pour l’hôpital. Cela va faire huit mois que 267 services d’urgences sont en grève. Nous vivons un déni, un mépris total de la part du ministère. Et je vois madame Buzin qui est médecin et qui ne comprend pas les soignant.es… !

Les soignant.es ont besoin que leur métier soit revalorisé et qu’on en reconnaisse la beauté. Il faut avoir des moyens humains et matériels pour prendre soin des gens. Or l’hôpital n’a pas ces moyens. On tire la ficelle de partout ! Quand il manque quelqu’un dans notre service de réanimation, nous devons nous remplacer nous-mêmes. Nous travaillons en sous effectif et en sous tension. Alors que nous travaillons déjà 12h ou 7h d’affilée. Lorsque nous travaillons 7h, nous enchaînons six jours de travail et un jour de repos. Quelle vie avons-nous derrière ? Et puis, il ne faut pas oublier que nous travaillons les jours fériés, à Noël, etc.

Il faut que les gens comprennent que nous travaillons à flux tendus, tout le temps, et que nous travaillons avec des êtres humains. Une personne qui est dans la maladie, la détresse, la souffrance a besoin d’avoir auprès d’elle des gens attentifs, qui prennent soin d’elle. Pour moi le «prendre soin» doit être fait avec douceur. Mais parfois nous ne pouvons pas être douces/doux et nous devenons maltraitant.es. Ce ne sont pas les soignant.es qui sont maltraitant.es : la maltraitance est institutionnelle. Nous devenons maltraitant.es parce que l’on ne nous donne pas les moyens de travailler dans de bonnes conditions. À l’heure actuelle l’hôpital est maltraitant.

Et Agnès Buzin ne veut rien lâcher sur la revalorisation salariale. Cela va faire quand même six, sept ans que les salaires n’augmentent quasiment pas. Cela fait 14 ans que je suis à l’hôpital et je gagne 1650 € alors que j’ai commencé à 1200 €. Ce qui me pose le plus problème, c’est que la reconnaissance de notre métier devrait être évidente : nous devrions tou.tes avoir ces 250 € de revalorisation. D’autant plus que les écoles d’aide-soignant.e se vident, ce qui explique entre autres que les lieux privés travaillent avec des auxiliaires de vie. Le même problème se pose du côté des infirmièr.es, qui peuvent parfois arrêter au bout de 5 ans de carrière. On les dégoûte. Et puis, leur responsabilité est énorme : vous touchez des drogues, des médicaments avec lesquels vous pouvez tuer quelqu’un. Et si vous avez des problèmes à la maison, que vous avez mal dormi et que vous faites une erreur : vous perdez votre diplôme. C’est un métier qui est très compliqué.

En règle générale, nous n’avons pas le droit à l’erreur, nous n’avons pas le droit d’avoir des problèmes personnels : nous devons être au taquet en permanence. Sauf que la maladie n’a ni couleur, ni religion, ni classe sociale. Elle touche tout le monde. 

Que pensez-vous du travail des soignant.es dans les EHPAD ?

Travailler dans un EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), sans avoir le personnel nécessaire et être payé.e 1300 € par mois, cela n’est pas possible ! Il faut que cela change. On ne peut pas traiter les gens de cette façon. On prend 3000 à 4000 € par mois à des personnes âgées pour les mettre en maison de retraite, et malgré cela, on ne paye pas les soignant.es correctement et on n’embauche pas de personnel supplémentaire. I

J’ai beaucoup de respect pour les gens qui travaillent dans les EHPAD parce que c’est encore plus dur. Quand vous devez faire la toilettes de 10 personnes âgées totalement dépendantes en 2h, vous faites quoi ? Vous leur lavez le visage, un peu le bas, vous les mettez dans leur fauteuil roulant et puis c’est tout : vous n’avez pas le temps. Comment voulez-vous chouchouter les gens en 2h, quand il y en a 10 autres à laver et qu’ils sont complètement dépendants ? C’est impossible. Successivement, les ministres de la Santé nous ont dit que la toilette d’un.e patient.e devait durer 3 minutes et 30 secondes. Je défis qui que ce soit d’arriver à laver quelqu’un en si peu de temps ? C’est inadmissible !

Vous avez vous-même été patiente, qu’avez-vous appris ?

Oui, je suis effectivement passée de l’autre côté de la barrière. Je sais très bien aussi ce que c’est qu’être patiente aujourd’hui.

J’ai une endométriose en stade terminale, j’ai donc été opérée d’une hystérectomie. Je suis arrivée à l’hôpital Bichat à 6h du matin, on m’a opérée vers 22h et je suis rentrée dans ma chambre à 3h du matin. À 7h, une infirmière proche de la retraite arrive, me lève de mon lit sans même me demander si je vais bien, et me fout à poil dans la salle de bain en me disant «lavez-vous». Sauf que ce matin là, c’était la grande visite. Le professeur et ses étudiant.es arrivent devant ma chambre et l’infirmière leur ouvre ma porte. Je n’ai rien sur moi, et là je les vois toutes/tous rentrer. J’ai fermé la porte de la salle de bain et je me suis mise à pleurer. Le professeur est entré pour me demander ce qui se passait. Je lui ai expliqué que je trouvais inadmissible qu’une femme me force à me lever, alors que je sortais du bloc opératoire à 3h, et me mette nue devant des inconnu.es. Il m’a répondu qu’effectivement il y avait un problème.

Cette expérience m’a appris qu’en tant que soignant.e, nous devons aussi nous remettre en question. C’est pour cela que le DU d’éthique m’a beaucoup apporté. J’ai réalisé que j’étais trop dans l’habitude. L’hôpital a changé. Désormais, on voit beaucoup de pluri-pathologies, la prise en charge a changé et nous devons nous remettre en question. Mais pour faire bouger les choses, il faut beaucoup parlementer, c’est très fatiguant. Il y a toujours des gens qui sont réfractaires à la nouveauté. La loi santé 2022 ne va pas forcément apporter grand-chose… Il faut regarder l’émission Complément d’enquête «Danger à l’hôpital». On y apprend notamment que plus les gens ont d’escarres, plus la sécurité sociale les remboursera, parce que notre système prévoit une tarification à l’acte. Un escarre, c’est un horreur, c’est très long à soigner et c’est très douloureux. Le reportage montre que l’escarre aujourd’hui c’est de la rentabilité ! C’est monstrueux. La tarification à l’acte c’est une grosse connerie. Tant que tout sera codifié à l’hôpital, les choses ne bougeront pas. En tarifiant les escarres, on dit aux soignant.es : «faites de la maltraitance, la sécu payera.»

Propos recueillis par Bénédicte Gilles 50-50 magazine

 

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