Articles récents \ Amérique latine Adriana Guzman : “En plus de jeter des pierres, faire des blocages, nous devions cuisiner, nous occuper des enfants” 1/2

La Bolivie est actuellement secouée par de forts troubles politiques. Evo Morales, le premier président issu des peuples autochtones (2005-2019), a démissionné le 10 novembre dernier à la suite d’accusation de réélection frauduleuse qui a provoqué des manifestations de grande ampleur, soutenues par la police puis par l’armée. Depuis lors, la seconde vice-présidente du Sénat, Jeanine Anez, représentante de la droite catholique, s’est auto-proclamée présidente par intérim jusqu’aux prochaines élections prévues en 2020. La répression de ce pouvoir transitoire vis-à-vis des peuples autochtones est extrême, dans un pays longtemps marqué par le racisme et la forte opposition entre l’Etat et les peuples autochtones. Depuis la fin de la période coloniale, la Bolivie est marquée par une lutte entre les représentant.es d’un Etat poursuivant les logiques coloniales: répression, discrimination, évangélisation des peuples «indiens, incivilisés», et les communautés autochtones qui revendiquent l’autonomie. L’ONU a dénoncé «l’usage inutile et disproportionné de la force par la police et l’armée.» Adriana Guzman, Aymara, l’une des portes parole du féminisme anti-colonial et communautaire revient sur la situation actuelle en Bolivie. 

D’où vient votre engagement féministe ?

Je suis Aymara, lesbienne, “créatrice de vie”, mère de deux enfants. Je me suis engagée en politique très jeune, à travers mon père et ma mère qui ont toujours été impliqué.es dans des organisations sociales et syndicales. L’événement politique qui nous a poussées à nous définir comme féministe fut le massacre du gaz de 2003 (1). Nous étions ensemble dans la rue à manifester, lutter ; ce fut le moment où nous nous sommes retrouvées face au patriarcat. Nous n’avons pas été formées, éduquées au féminisme, notre engagement est né dans la rue, dans la lutte contre le système patriarcal.

Nous sommes devenues féministes en faisant face aux balles des militaires, à un président néolibéral qui vendait du gaz aux transnationales américaines, à un système capitaliste, extractiviste, raciste, colonialiste, qui tue les hommes et les femmes aymaras. Nous avons lutté et pris conscience que les femmes se battent distinctement des hommes : en plus de jeter des pierres, faire des blocages, nous devions cuisiner, nous occuper des enfants, et subir des violences, pas seulement des militaires mais aussi de nos maris, des personnes qui sont pourtant censées nous aimer. Nous nous sommes reconnues politiquement à partir de 2003, revendiquant notre identité de femme aymara. Avant nous ne disions pas que nous étions des femmes aymara mais des filles, comme si nous avions arrêté de grandir dans le ventre de notre mère.

Qu’est ce que le féminisme communautaire, dont vous êtes une des représentantes ? 

Le féminisme est la lutte de toute femme, en toute partie du monde et en tout moment de l’histoire, qui résiste et propose des solutions face au patriarcat. Le combat de toute femme car nous ne parlons pas seulement des femmes occidentales, des universitaires, qui ont pu s’accaparer des revendications féministes. Le combat de toute époque, car nous pensons que nos grands mères étaient déjà dans les luttes féministes, se battant contre les Espagnol.es, la colonisation, mais également contre le viol, contrairement aux hommes qui luttaient contre la colonisation, l’exploitation, mais pas contre toutes les exploitations, par exemple l’exploitation du corps des femmes.         

Il ne suffit pas de dire que le patriarcat existe, qu’il enseigne l’exploitation des corps, qu’il est colonialiste, raciste, puisqu’il apprend que le corps de la femme est celui qui vaut le moins, d’autant plus si cette femme est issue d’une communauté autochtone. Il ne suffit pas non plus de comprendre et de discuter de ces oppressions. Il faut proposer des solutions, et c’est pour cela que nous avons choisi de nous désigner comme féministes communautaires.

La communauté est en effet la forme d’organisation et de vie autonome que nous souhaitons, que nous construisons jour après jour car nous ne croyons pas en l’État, même celui qui se dit plurinational. Nous croyons dans la communauté en tant que forme d’autonomie et d’autodétermination des peuples, des territoires et des corps. Le féminisme communautaire est la lutte contre le patriarcat, il propose la communauté. La communauté est une forme d’organisation qui a pour objectif la vie digne de chacun de ses membres. Cette vision constitue une rupture par rapport à la logique d’accumulation présente dans le capitalisme. Nous ne cherchons pas à obtenir deux voitures, une maison de trois étages, nous voulons simplement vivre avec dignité. Cette logique nous a permis de vivre bien, d’avoir du temps pour le féminisme, pour lutter, être entre nous, nous organiser avec nos voisin.nes, élever nos enfants d’une nouvelle manière,  car si on se dédie à faire de l’argent, il n’y a pas de temps pour vivre bien, dignement. Nous sommes autonomes économiquement parlant, nous ne travaillons pas pour l’Etat ou pour un patron, nous vendons des fromages, des pâtisseries, de l’artisanat.

En Bolivie, l’avortement est encore soumis à de nombreuses restrictions, qu’elle en est votre interprétation ? 

Quand nous parlons de communauté, nous parlons d’autonomie, d’autodétermination, de récupération politique de la mémoire de nos peuples et de nos corps. Les femmes aymaras, suivant la nature, ont toujours avorté, l’avortement est ancestral. Pourtant, la cosmovision (2) aymara a été traversée par le colonialisme, par le patriarcat, et a été touchée par l’idée selon laquelle les femmes ne peuvent avorter car ce sont les créatrices de la vie. Nous sommes les femmes de la vie mais de la vie digne, un enfant ne doit pas vivre si il ne pourra pas vivre dignement, si sa mère est trop jeune, n’a pas les moyens etc. Nous avons réalisé une récupération non utopique mais politique de la cosmovision de notre peuple : nous choisissons l’organisation communautaire, autonome, le collectif, nous refusons les dieux ou les rituels car ils reflètent et constituent des impositions du patriarcat (le soleil qui représente le père vs la mère représentée par la lune) et du colonialisme.

Propos recueillis et traduits par Marion Pivert 50-50 Magazine 

1 La guerre du gaz 

2 Cosmovision : vision du monde 

Adriana Guzman est au centre de la photo

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