Monde \ Europe Le Pascha à Cologne : le plus grand bordel d’Europe en faillite

Cet immense établissement de dix étages symbolisait à lui tout seul le triomphe de l’exploitation sexuelle des femmes dans la ville rhénane, réputée pour sa culture festive et sa tradition carnavalesque, ses innombrables brasseries, au cœur de son centre ville aux ruelles tortueuses menant à la gigantesque cathédrale. Aujourd’hui, l’épidémie de Covid-19 ainsi qu’une conscience politique plus forte a fortement réduit l’activité des proxénètes, cette terrible violence faite aux femmes.

Cologne la festive, tristement célèbre dans le monde entier pour la nuit de la Saint-Sylvestre 2015, où des centaines de femmes avaient été harcelées et violées, et aussi, pour ses bordels, dont les propriétaires, des hommes d’affaires bien sous tous rapports, pavanaient sur les  plateaux de télévision pour y expliquer combien les conditions de vie étaient idylliques pour les locataires de leurs établissements.

Employeurs ou bailleurs

Dans la plupart des bordels allemands, les femmes sont locataires d’une chambre avec lavabo (et parfois douche et toilettes) et négocient directement avec leurs clients les modalités des passes: temps, prix, pratiques. De très rares propriétaires prennent le risque de devenir employeurs, car ils doivent alors se conformer à la législation du travail sur le travail de nuit, les temps de pause, et contrairement à tous les autres employeurs ils ont l’interdiction de donner des instructions à leurs employées car ce serait s’immiscer dans leur autonomie sexuelle. La situation est paradoxale pour ces employeurs de l’industrie du sexe : ils peuvent être jugés aux tribunaux du travail pour non-respect des temps de pause, pour retard de cotisation à la caisse de retraite, pour non-fourniture des vêtements de travail, mais ne peuvent ordonner à une femme de faire une fellation ou de se laisser pénétrer de telle ou telle façon. La position d’employeur est pour eux intenable. Ils se gardent donc bien d’employer des femmes, préférant leur louer des chambres, et se contenter d’encaisser les loyers, autour de 150€ par jour, payables en liquide à minuit. Si une femme ne peut pas payer, elle est jetée dehors.

Les propriétaires de bordels justifient leurs prix par toutes les prestations qu’ils fournissent : publicité sécurité dans les chambres et autour, bodyguards, coiffeuses, lingerie, etc. Les clients paient un prix d’entrée au bordel et une fois qu’ils sont dans les chambres peuvent payer les femmes à leurs prix, ou pas… Il y en a qui viennent juste faire du “lèche vitrine”, pour ainsi dire ! Les femmes essaient de les attirer pour qu’ils les « utilisent » dans les espaces dédiés aux rencontres : au bar ou au sauna. A un étage du Pascha, il était obligatoire d’être nue tout le temps. A d’autres, il y avait des studios de tournage, à d’autres des décorations orientalisantes pour attirer des clients qui cherchaient des femmes de certaines régions du monde pour assouvir à la fois leurs instincts racistes et leur sexisme. Les chambres des différents étages du Pascha n’étaient naturellement pas aux mêmes prix, afin d’entretenir une insécurité et une concurrence entre les femmes.

La sécurité des femmes

Depuis 2017 (loi de 2016 qui a tardé à être appliquée) les femmes sont obligées de se déclarer auprès des autorités locales comme prostituées et à cette occasion se font présenter les institutions susceptibles de leur venir en aide, qu’elles veuillent ou non quitter la prostitution, mais aucun Land ni aucune ville n’a réussi à mettre en place des guichets en nombre suffisant pour qu’elles puissent toutes le faire. Ainsi, il y a environ 2800 prostituées déclarées à Berlin alors que leur nombre réel est estimé autour de 11 000. Dans de nombreuses petites villes, il y a des conflits entre département et municipalité à qui fera ou ne fera pas les inscriptions des prostituées. L’Allemagne est une fédération, l’inscription de chaque prostituée relève de chaque Land alors que la loi sur la prostitution est fédérale, si bien qu’un grand cafouillage s’est installé sur ce sujet, donnant lieu à d’innombrables requêtes de délais supplémentaires pour l’entrée en application.

Dans certaines villes les bureaux où les prostituées doivent s’inscrire sont sur le même pallier que les bureaux où les enfants doivent passer la visite médicale préalable à l’entrée à l’école. Il y a eu des conflits, comme on pouvait s’y attendre, entre les parents de ces enfants et les prostituées. En principe,  la personne en situation de prostitution peut avoir une consultation de conseil seule à seule avec une travailleuse sociale, mais en pratique les proxénètes ou les membres de leur famille qui les ont amenées en Allemagne peuvent y assister, sous le prétexte de faire office interprète.

Aidant ou proxénète ?

La situation d’avant 2017 n’était pas pire, il y avait juste encore moins de contrôle. Aucune inscription n’était nécessaire et le statut de prostituées qui avait déjà fait son entrée dans la nomenclature des métiers en 2002 et permettait de s’affilier à la sécurité sociale n’était pratiquement pas utilisée. La loi de 2002 avait supprimé la clause d’immoralité qui entachait la prostitution, et le nouveau statut devait dépouiller cette activité du stigmate honteux qui y est attaché afin d’en faire un métier comme les autres. Cela n’a pas fonctionné, seules 44 prostitué.es dont deux hommes étaient affilié.es. à la sécurité sociale en tant que prostitué.es. La plupart des prostitué.es ne veulent pas d’un statut qui cimente leur situation d’exploitation.

L’aide aux prostituées n’étant plus frappée de la clause d’immoralité, il est devenu licite d’aider des femmes à voyager, de leur fournir un logement, de leur fournir des articles d’hygiène : toutes ces activités relèvent en fait du proxénétisme selon la loi française, mais de l’aide aux prostituées selon la loi allemande. Depuis 1989, l’Allemagne a connu une explosion du commerce des femmes pauvres issues des pays de l’ancien bloc de l’Est, accélérée par la loi de 2002 et les élargissements successifs de l’Union Européenne. Ce n’est qu’à partir de 2012 que l’opinion publique a pris progressivement conscience de la situation d’exploitation que connaissent ces femmes.

La loi de 2017 devrait permettre à « celles qui le veulent » de quitter la prostitution, ce qui est d’une grande hypocrisie puisque d’après de nombreux sondages et études, 85 % des femmes veulent quitter la prostitution. Cette loi a deux volets. Le premier concerne les propriétaires d’établissements de prostitution, qui doivent respecter certaines normes de sécurité, comme un extincteur à chaque étage, des issues de secours et des boutons d’alarme dans chaque chambre pour le cas où un client deviendrait violent. Là aussi, c’est d’une grande hypocrisie que de prétendre sécuriser ainsi les femmes : la violence des clients est  courante. Les boutons d’alarme n’y changent rien, puisque le personnel de sécurité n’a pas le temps d’intervenir avant le passage à l’acte. Les propriétaires se sont vus aussi interdire la publicité pour les actes sans préservatif qui était omniprésente auparavant. Le deuxième volet concerne la situation des femmes avec des incitations à fréquenter les professionnel·les de santé, et une consultation de conseil. Celle ci doit être réitérée tous les six mois pour les moins de 21 ans. La prévention de la prostitution des mineures a été renforcée.

Dans l’œil du cyclone Covid !

L’épidémie de Covid-19 a porté un sacré coup aux magnats du sexe tarifé et les prostituées qui restent en Allemagne sont encore plus vulnérables et en danger. La plupart d’entre elles étant travailleuses indépendantes, elles n’ont pas pu profiter de mesures équivalentes au chômage partiel et sont reparties dans leur pays d’origine avant que les frontières soient définitivement fermées. Le confinement a obligé bien sûr les bordels à fermer. Certaines femmes ont continué à se prostituer dans des conditions dégradées. Les associations humanitaires qui organisaient l’aide alimentaire aux plus démuni.es dans les grandes villes les ont aidées à passer le confinement (qui n’était pas aussi sévère qu’en France). Certains propriétaires de bordels ont demandé le chômage partiel !

Depuis le mois de juin, la réouverture des salons de coiffure et des cabinets de kinésithérapie est brandie par les propriétaires comme argument pour la réouverture des bordels. Cependant, seize députées du Bundestag ont signé le 5 Juillet un appel à la ministre fédérale des Affaires Sociales Franziska Giffey à ne pas rouvrir les bordels et à s’acheminer vers une pénalisation des clients. C’est le début d’un mouvement abolitionniste au niveau politique, résultat d’un travail de fond mené par des associations féministes depuis 2014 au sein du collectif Abolition 2014, créé sur le modèle de Abolition 2012, collectif français qui a obtenu la pénalisation des clients en 2016.

Leur requête a peu de chances d’aboutir prochainement, les bordels ré-ouvriront, sauf ceux qui auront fait faillite grâce au Covid !

Florence Humbert 50-50 magazine

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