Articles récents \ Monde \ Amérique latine L’inertie politique argentine : pour un avortement sûr, légal et gratuit !

« Un État présent doit protéger ses citoyens et évidemment les femmes en particulier. Au XXIème siècle, toute la société doit respecter la décision individuelle de ses membres à disposer librement de son corps ». Cette déclaration du Président argentin Alberto Fernández datée du 1er mars 2020 s’inscrit sans ambiguïté en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Si l’émergence de forts mouvements féministes et populaires est à souligner, un avortement légal et non conditionnel pour toutes les Argentines n’a toujours pas été voté. 

Le code pénal argentin rend l’avortement illégal en le définissant comme un crime contre la vie. Il est accepté seulement dans deux cas précis : « 1. S’il est pratiqué afin d’éviter un danger pour la vie ou la santé de la mère et si ce danger ne peut être évité par d’autres moyens. 2. Si la grossesse résulte d’un viol ou d’une atteinte à la pudeur commise contre une femme faible d’esprit ou démente ».

En 2005, douze militantes créent la Campagne Nationale, projet dans lequel est élaborée une loi pour le droit à un avortement légal, gratuit et sans risque. Initialement plus de 70 ONG soutiennent le projet et ce chiffre atteint 500 au fil des années. Le 20 octobre 2005 a lieu la 20ème réunion des femmes à Mar Del Plata : plus de 30 000 manifestant·es réclament un avortement sans restriction. En 2006, un projet de réforme propose la dépénalisation pour les 12 premières semaines de gestation et même ultérieurement lorsqu’il y a un risque pour la santé ou la vie des femmes, également en cas de viol ou de malformation du fœtus. Le projet est présenté à la Chambre des député·es en 2007, 2009, 2010, 2012, sans jamais être traité. Pourtant, au cours du mandat de Cristina F. Kirchner, des politiques publiques ont été mises en place concernant les questions de genre et de sexualité. Des droits ont été reconnus et accordés aux personnes transgenres et homosexuelles, mais la dépénalisation de l’avortement n’a toujours pas été votée. On peut se demander si les enjeux dans la reconnaissance de nouveaux droits aux minorités de genre sont moins critiques et problématiques par rapport à la question de l’avortement.

Les débats concernant les droits sexuels et reproductifs argentins au sein des arènes politiques apparaissent porteurs d’espoir pour la dépénalisation de l’avortement, mais quel intérêt présentent-t-ils si ils ne se traduisent pas dans la formulation de lois explicites ?

L’organisation féministe Economía Femini(s)ta (1) chiffre à environ un demi-million le nombre d’avortements pratiqués chaque année en Argentine. Si l’avortement coûte 20 000 pesos argentins (280 euros), 75% des femmes ont un revenu inférieur à 12 000 pesos (168 euros) par mois. Les ressources financières dont disposent les femmes constituent pourtant un facteur décisif pour la garantie d’un avortement pratiqué dans de bonnes conditions sanitaires. Les avortements pour les femmes les plus pauvres sont réalisés en l’absence de médecins, avec les moyens les plus précaires, l’usage de l’aiguille à tricoter étant une pratique répandue. Ces conditions d’hygiène exposent gravement la santé de la femme. 70 % des femmes qui décèdent des suites d’avortements clandestins sont d’ailleurs des femmes pauvres (2). L’Etat crée à ce titre un contexte de violence sociale puisque l’interdiction d’avorter pour les femmes favorise implicitement l’avortement clandestin.

L’influence de l’Eglise catholique : frein majeur ou obstacle surmontable à la dépénalisation de l’avortement ?

L’ensemble des médias présente la religion comme un des obstacles centraux à la dépénalisation de l’avortement.  Si l’Etat accepte le pluralisme religieux, l’article 2 de la Constitution argentine précise le soutien de l’Etat au « culte catholique apostolique romain ». Ceci met en évidence la relation intrinsèque entre le politique et le religieux. Les « pro-vies » actuel·les usent d’une rhétorique scientifique qui soutient que l’avortement va à l’encontre d’un ordre biologique et naturel. Elles/ils minimisent leurs arguments religieux et apparaissent dès lors moins archaïques. En employant également le terme d’« enfant » plutôt que de celui d’« embryon », elles/ils crédibilisent leurs propos puisque le droit de l’enfant est un concept identifiable. Elles/ils mobilisent ainsi des traités internationaux tels que la Convention relative aux droits de l’enfant. Leur discours insiste sur le droit des enfants à naître et tait leur refus du droit des femmes à avorter. L’influence de l’Eglise catholique en Argentine à propos de la dépénalisation de l’avortement est incontestable. Elle peut néanmoins être nuancée à différents égards. 77% des Argentin·es se réclament de confession catholique, or 22% de la population seulement assiste régulièrement à des offices religieux (3). Ces données mettent en évidence la différence entre les croyances affichées et la pratique effective. Être catholique pratiquant·e et favorable au droit à l’avortement ne sont pas deux positions incompatibles. Le réseau d’organisation Católicas por el Derecho a Decidir (Femmes Catholiques pour le Droit de Choisir) en est une preuve. Certain·es législatrices/législateurs qui se disent de foi catholique votent tout de même en faveur de la dépénalisation de l’avortement.

Les lois récemment approuvées en faveur du droit des homosexuel·les et des personnes transgenres, l’émergence des mouvements féministes et populaires sont mis en évidence dans le champ médiatique argentin. Elles suggèrent un acheminement vers la légalisation de l’avortement mais la réalité prouve que ce n’est pas encore le cas.

Chloé Vaysse 50-50 Magazine 

(1) Mercedes D’Alessandro et Andrés Snitcofsky, « Aborto Legal: contando porotos », Economía Femini(s)ta, le 1er juin 2018.

(2) Torrado, Susana, « Historia de la familia en la Argentina moderna (1870-2000) », Buenos Aires, De la Flor, 2003.

(3) Mario Pecheny, Daniel Jones y Lucía Ariza, « Sexualidad, política y actores religiosos en la Argentina post-neoliberal (2003-2015) ».

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