Articles récents \ Monde \ Afrique Mettre fin au diktat de la dépigmentation

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Tristement d’actualité, la dépigmentation continue encore de faire des ravages à l’épiderme de ses adeptes. Des voix s’élèvent sur la toile pour sensibiliser les populations. La dépigmentation volontaire n’est pas nouvelle et a toujours existé dans de nombreux continents. En Afrique subsaharienne, plusieurs personnes s’adonnent à cette pratique et pour en parler les appellations varient d’un pays à un autre. Témoignages de Fatima D. qui a utilisé pendant plusieurs années une crème éclaircissante et de Maimouna Anne Sako qui lutte sur les réseaux sociaux contre la dépigmentation. 

D’un point de vue historique, la colonisation est une cause de la dépigmentation. Pour Ronald Hall, chercheur : « certain·es “colonisé·es” ont cherché à imiter la couleur de peau ou les caractéristiques physiques des colons, dans le but d’améliorer leur condition de vie et leur image. Cette image a été intériorisée par les différentes populations africaines, et ce, pendant des siècles. ».

Aujourd’hui, de nombreux facteurs contribuent encore à la dépigmentation, c’est le cas de la publicité, des médias, de la télévision, du colorisme (1), de l’influence des proches, du manque de confiance, de l’effet de mode, de la séduction etc.

S’éclaircir ou se blanchir la peau n’est pas seulement le fait des femmes, les hommes aussi se dépigmentent en utilisant des savons, des crèmes, du lait, des gélules ou en s’injectant des produits, à base d’hydroquinone ou d’autres produits chimiques. Destruction de la mélanine, hypertension, diabète, brûlure, infection et cancer de la peau, sont quelques résultantes néfastes de la dépigmentation volontaire sur la peau.

A partir de 2015 et pendant trois ans, Fatima D, 23 ans, Camerounaise, s’est dépigmentée la peau. Elle n’était pas réellement consciente des dangers et s’est mise à utiliser une crème éclaircissante.

Quand vous avez commencé à vous plaire dans votre nouvelle peau, que disait votre entourage ? Comment les membres de votre famille ont-elles/ils réagi ?

Mon entourage m’enviait tellement puisqu’en ce temps la peau claire était et continue d’être prisée. Mon père n’acceptait pas mais les autres membres de ma famille n’avaient pas de problème au contraire, elles/ils m’encourageaient.

Mais avant d’utiliser cette crème éclaircissante, avez-vous entendu parler du fait que les hommes étaient attirés par les filles à la peau claire ?

Non, c’est lorsque j’ai commencé à utiliser cette crème que j’ai découvert que les hommes aimaient cette couleur de peau. Et le nombre de prétendants s’est mis à augmenter.

Quel a été le déclic pour que vous arrêtiez cette crème ?

Cela fait plus de deux ans maintenant que j’ai arrêté les produits éclaircissants. J’ai eu ce déclic lorsque j’ai été invitée à un anniversaire. A table, nous étions trois filles y compris moi, les deux autres avaient le teint que j’avais avant de me dépigmenter. Leur teint noir était bien entretenu. A cause de la dépigmentation, mon teint n’était pas uniformisé. Je me suis dit intérieurement : “si je savais comment entretenir ma peau noire, je pourrais redevenir comme avant”. C’est ainsi que ma conscience a commencé à travailler.

Lorsque vous avez pris la décision d’arrêter les crèmes éclaircissantes, avez-vous eu des critiques ? Quel était le regard des autres sur le fait de retrouver votre couleur de peau noire ?

Oui, j’ai eu énormément de critiques. Ce n’était pas facile. On me posait des questions : “pourquoi est-ce que tu as tant changé ?”. Certaines personnes ou des prétendants m’ont même proposé de l’argent pour réutiliser des crèmes éclaircissantes afin que ma peau redevienne claire. Par moment, j’ai été tentée de recommencer, mais je suis restée ferme. Même si, aujourd’hui, mon teint n’est pas totalement uniforme à cause de la dépigmentation, je me plais telle que je suis. Je cherche des produits pour arranger ma peau noire.

Comment avez-vous découvert la page Facebook Ébène sans complexe, qui lutte contre ce fléau en utilisant les réseaux sociaux ? Que vous apporte-t-elle ?

La page Ébène sans complexe m’a conseillé le lait que j’utilise en ce moment. Mon rêve, c’est de pouvoir publier une photo de moi avec ma peau noire, sur la page Ebène sans complexe comme d’autres femmes le font, lorsque les tâches liées à la dépigmentation disparaîtront totalement.

 

Bon nombre d’associations et de personnes luttent contre la dépigmentation volontaire et prône la beauté de la peau noire. C’est le cas de Maimouna Anne Sako, fondatrice de la marque de cosmétiques Melania Black Skin, community manager et diplômée en esthétique. Elle utilise les réseaux sociaux pour lutter contre la dépigmentation.

Qu’est-ce qui vous a amenée à créer une page Facebook intitulée Ebène sans complexe ?

Un jour une de mes copines me dit : « tu es noire  » alors je lui ai répondu : « je suis ébène sans complexe ». C’est ainsi que l’idée m’est venue de créer la page afin d’attirer l’attention de tou·tes ces femmes et ces hommes qui sont complexé·es par leur couleur de peau et qui se tournent vers la dépigmentation volontaire.

Depuis combien d’années tenez-vous cette page ? Quel est son but ?

La page Facebook Ébène sans complexe existe depuis 2007 et compte plus de 27800 abonnées. Elle a pour but d’une part de sensibiliser sur les drames de la dépigmentation et d’autre part de valoriser la peau noire tout en donnant des conseils pour l’entretenir.

Avez-vous des témoignages des personnes qui se sont dépigmentées et qui ont finalement arrêté cette pratique grâce à la page ?

Oui, je reçois plusieurs témoignages sur ce sujet mais également sur les conseils de soins pour entretenir la peau noire. Véritable problème sociétal et médical, la dépigmentation volontaire persiste encore, malgré les lois qui ont été votées dans plusieurs pays africains tels que la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Sénégal.

Alexandra Koffi 50-50 Magazine

Photo de Une : Maimouna Anne Sako.

1. Colorisme : discrimination liée à la couleur de peau et issue du racisme.

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