Articles récents \ Île de France \ Sport Île de France Delphine Moreau : “C’était fort de voir le féminisme de ces footballeuses se révéler de lui-même devant la caméra”

Delphine Moreau féminisme footballeuses

Le 24 mai à 23h45 sera diffusé le documentaire “En terrain libre” réalisé par Delphine Moreau, Marie Famulicki et Corinne Sullivan. Tourné à Saint-Ouen, ce documentaire est le fruit d’une rencontre entre deux collectifs de femmes, un échange sororal entre un collectif de réalisatrices et une équipe de footballeuses. En ressort un véritable femmage au sport féminin et aux jeunes femmes de banlieue que l’on entend très peu dans les médias traditionnels. La réalisatrice Delphine Moreau présente ce documentaire pas comme les autres.

Pourquoi ce documentaire ?

Nous sommes un collectif de réalisatrices de Saint-Ouen qui s’appelle Cinésphère. Nous avions envie de faire profiter au plus grand nombre de la possibilité de s’exprimer par le documentaire. 

Nous avons régulièrement l’opportunité de faire des ateliers de création. Cette fois, nous voulions faire un atelier avec des adolescent·es sur la question des stéréotypes de genre. C’est un public qui est mobile et donc pas facile à capter de façon régulière dans un atelier. Dans l’idée de trouver des jeunes, nous avons été sur des terrains de sport informels à Saint-Ouen. Nous nous sommes rendues compte qu’il y avait très peu de filles de plus de 12 ans. Sur le terrain, c’était flagrant. Donc nous avons commencé à rencontrer des garçons et un de ces garçons nous a indiqué un groupe de filles qui jouait au foot au stade Bauer. C’est comme cela que nous sommes entrées en contact avec cette équipe féminine qui joue au club Red Star à Saint-Ouen.

“Je suis rebelle. J’assume. Moi je suis rebelle parce qu’il y a trop de préjugés. Mes frères, ils ont le droit de faire du foot, mais pas moi. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est difficile de faire comprendre à un parent, à une mère que c’est ce qu’on a envie de faire”. Carla, joueuse du Red Star.

Au départ, c’était un atelier “comédie musicale/documentaire” autour des questions de genre. L’aspect “entretien” est venu après. En fait, après l’atelier, nous avons eu envie de les suivre. Une confiance s’était établie du fait de l’atelier, ce qui fait que la caméra avait presque disparu : les filles étaient totalement naturelles. C’était leur joie de vivre qui transparaissait sans filtre, comme dans la scène qui oppose le Red Star à une équipe américaine, quand elles sont dans les tribunes et qu’elles interagissent de manière spontanée.

Le documentaire est ponctué d’intermèdes musicaux et d’éléments graphiques, à la façon d’un dessin animé. C’est rare pour un documentaire…

Nous avions dans l’idée de faire quelque chose de l’ordre de la comédie musicale pour attirer un public de jeunes qui ne savent pas forcément comment se positionner par rapport au documentaire. Nous avons donc travaillé avec deux musiciens, ce qui a aussi attiré certaines filles qui étaient au conservatoire de musique de Saint-Ouen.

Les éléments graphiques sont intervenus à la fin du processus quand la chaîne France 3 est entrée dans la boucle. Nous voulions à la fois écrire les paroles des chansons à l’écran pour qu’elles soient intelligibles, parce que les conditions d’enregistrement ont été difficiles et que c’est un langage de banlieue, plutôt rapide, qui n’est pas forcément compatible avec le public de la chaîne. C’était aussi une volonté du programmateur de France 3 qui voulait signifier qu’on passait dans un autre registre, de l’ordre de l’imaginaire et de la fiction. En effet, les chansons qu’elles ont écrites sont parfois décalées du réel. Par exemple, dans la première scène de city foot, quand il y a l’opposition filles-garçons avec cette musique à la West Side Story, c’est avant tout une retranscription caricaturale et exagérée de leur vécu en tant que filles à certains moments de leur vie et du fait de s’insérer sur le terrain des garçons, le terrain au sens large.

L’idée était de passer par la fiction pour permettre à ces jeunes filles de s’exprimer. Ce travail de mise en scène et d’écriture des chansons leur a aussi permis de faire un travail intérieur qui fait que leur parole, dans les entretiens que nous avons tourné après, est particulièrement pertinente et touchante. Il y a un travail de mise en confiance à travers ces chansons.

C’est un documentaire de création, qui s’éloigne des documentaires plus classiques avec une voix off par exemple. Nous faisons confiance au spectateur pour faire fonctionner son propre jugement.

A quel point les joueuses ont-elles eu leur mot à dire dans le processus de création et de scénarisation du documentaire ?

A la fin de la première semaine d’atelier, la capitaine de l’équipe a signifié qu’elle ne comprenait pas où nous allions, ni quel était le scénario. Nous leur avons expliqué que nous ne savions pas vraiment non plus…

Nous sommes parties de la scène de brainstorming, quand elles sont sur les gradins. A partir de ce premier moment de discussion informelle et de quelques exercices de théâtre forum, nous avons fait des groupes pour travailler sur différents thèmes : le rapport au corps, le rapport à la famille, le rapport aux garçons. Chaque groupe a écrit des chansons. Elles ont aussi travaillé la mise en bouche avec le musicien. Elles ont même été à l’initiative de certains rythmes.

Notre objectif était qu’elles puissent profiter de cette rencontre. Nous voulions être dans l’échange. Elles ont fait des propositions et nous avons essayé d’aller dans leur sens. Pour créer une mise en scène juste, il faut coller à ce qu’elles sont, à leur sensibilité. C’est seulement après les deux semaines d’atelier, quand nous avons eu le contenu des entretiens, que nous avons pu envisager un montage thématique, mettant en avant leur féminisme en construction et leurs histoires de femmes ou de “garçons manqués”.

“Il y a eu un moment où un de mes frères m’a mis un coup de pression : il m’a dit qu’il allait jeter tous mes joggings, qu’il allait jeter toutes mes chaussures de garçon. Un jour il l’a fait. Je les ai rachetés. Et j’ai continué à être garçon manqué. […] Mais à certains moments ça m’arrive : je me lève le matin et je me dis je veux être une fille. Donc, du coup je vais mettre un jean, je vais bien me coiffer etc. Sinon c’est chignon, jogging, et on va à l’école. C’est beau à voir, mais ça prend du temps d’être une femme”. Djihan, joueuse du Red Star.

Les filles et les femmes de banlieue sont les grandes absentes dans les médias traditionnels. Avez-vous fait face à des résistances de la part des chaînes concernant ce documentaire ?

Nous avons été très heureuses de trouver un écho aussi positif à France 3. Je pense qu’elles/ils étaient très content·es d’avoir cette parole de jeunes femmes de banlieue qu’on entend très peu.

Je pense que nous arrivons à un moment propice : les JO 2024 vont se passer dans le 93 donc la lumière va être mise sur le foot, le sport, les femmes et les jeunes. La coupe du monde en 2019 a aussi mis la lumière sur le foot féminin. L’autre élément fort du film, c’est que c’est un film joyeux, positif. Ces filles sont intelligentes, elles donnent espoir, elles donnent envie. Cela fait du bien de voir qu’il y a une telle énergie chez les femmes.

“Quand je sais que je rentre des cours et que je vais retrouver ma balle chez moi, je me sens bien. C’est comme si je m’évadais d’un autre monde. Je sors avec ma balle, je vais au stade et je joue. Quitte à jouer toute seule, ça me fait du bien d’être avec le ballon, d’être en contact avec le ballon, de jouer. Ça me procure un bien inexplicable. Quand je me sens mal et que je joue au ballon, je me sens bien après. Dans n’importe quelle situation. N’importe quelle tristesse. N’importe quelle douleur”. Massiré, joueuse du Red Star.

La question que je me pose est : est-ce que ces filles sont vraiment exceptionnelles ou est-ce que cela reflète un mouvement plus large ? En ce moment, je fais des interventions dans des classes pour montrer le film et je vois qu’un gros changement s’est opéré, même si j’ai toujours des réactions très défensives de la part de certains garçons.

Quel a été l’impact de ce documentaire sur votre engagement féministe ?

J’ai été impressionnée par ces filles. Cela a été une révélation de me rendre compte qu’il y avait des filles avec ce type de parcours. C’était vraiment une découverte de voir ce changement dans les mentalités. 

Étant un collectif de femmes réalisatrices, nous avons toutes des questionnements féministes à différents niveaux mais nous n’en avons pas fait un étendard non plus. On a laissé la place aux filles pour qu’elles s’expriment. Je pense que cela aurait été une erreur de présenter le projet comme un projet féministe. Ce n’est pas qu’on ne l’assume pas mais, dans notre démarche, il faut avant tout laisser place à l’expression de l’autre. Finalement, c’était fort de voir le féminisme de ces footballeuses se révéler de lui-même devant la caméra.

Malgré tout, les structures du foot restent masculines : les personnes qui les entraînent sont des hommes, elles n’ont pas les meilleurs horaires pour s’entraîner… Il y a encore du boulot, dans le milieu du foot en particulier.

“Tout le monde devrait être féministe parce qu’être féministe, c’est vouloir l’égalité entre les femmes et les hommes. Donc je ne comprends pas pourquoi les hommes ne sont pas féministes. C’est juste vouloir l’égalité. On peut pas ne pas être féministe”. Jessica, joueuse du Red Star.

Propos recueillis par Maud Charpentier, 50-50 Magazine

En terrain libre

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