Articles récents \ Monde \ Pays Arabes Shahira Faker : « A Jafa, ce sont les femmes qui assurent l’unique revenu de la famille »

Arous El Bahar est une association israélienne basée à Jafa. Shahira Faker est la directrice de cette association depuis 2008. Jafa est une ville très hétéroclite, que ce soit sur le plan religieux ou sur le plan économique. Les tensions entre les différentes communautés demeurent, entraînant avec elles des discriminations à l’embauche, du chômage etc. Dans ce contexte, il est difficile pour les femmes de s’affirmer. L’association est là pour les aider, les protéger et leur donner les outils pour s’émanciper.

Quel est le but d’Arous El Bahar ?

Au tout début nous avons créé cette organisation pour aider les habitants, et surtout les habitantes de Jafa. La situation dans cette ville d’un point de vue féministe est unique. En effet, à Jafa ce sont les femmes qui assurent l’unique revenu de la famille. Les hommes sont soit au chômage, soit en prison. Cela s’explique par les discriminations envers les communautés arabes qui sont particulièrement fortes. En conséquence, beaucoup d’hommes se tournent vers des activités illicites telles que la drogue.  Au final, presque la moitié des familles arabes reçoivent des aides de l’État pour subvenir à leurs besoins. On pourrait penser que ces femmes se sont donc parfaitement émancipées avec leur autonomie financière, mais ce n’est pas si simple. Les hommes essayent toujours de restreindre leurs libertés via d’autres biais : c’est plus dur pour elles d’aller voir leur famille, elles ne peuvent pas avoir d’ami·es etc. Ils monopolisent souvent leur salaire, les empêchant d’avoir accès aux ressources qu’elles ont elles-mêmes gagnées. De plus, ces femmes sont souvent des femmes étrangères qui sont arrivées à Jafa pour se marier et avoir de meilleures conditions de vie. Par conséquent, elles n’ont pas de carte d’identité israélienne, elles doivent renouveler leurs papiers tous les ans et surtout, elles ne parlent pas l’hébreu. Ces femmes sont donc énormément isolées et c’est pour cela qu’Arous El Bahar a été créée. Nous sommes toutes des femmes originaires de Jafa et nous aidons les femmes dans le besoin en les informant sur leurs droits, en leur donnant un soutien administratif et même psychologique.

Quelles sont vos principales actions ?

Arous El Bahar intervient sur plusieurs aspects interconnectés dans le but commun de donner plus d’opportunités aux femmes afin qu’elles puissent s’émanciper. Premièrement, cela peut paraître superficiel mais nous apprenons aux femmes à avoir des loisirs. Beaucoup d’entre-elles sont isolées à cause de leur mari et peinent à rencontrer de nouvelles personnes. Il est important de leur montrer qu’elles peuvent avoir une vie en dehors de leur vie familiale et professionnelle.

Nous donnons à l’éducation une place très importante. Sans connaissances, les femmes sont forcément dépendantes des hommes. C’est pourquoi nous leur proposons des cours d’hébreu, d’anglais, de droit ou encore d’informatique. Cela leur permet d’appréhender des notions fondamentales afin qu’elles puissent postuler à plus d’emplois. Les écoles locales profitent également de certains de nos cours, ce qui permet d’élever le niveau général des élèves. Dans les sessions de droit, on les informe des aides auxquelles elles peuvent prétendre, comment les demander, où les trouver etc. La sécurité sociale, le droit au logement ou le droit du travail sont abordés, de même que le droit familial (mariages ou divorces). Elles apprennent à remplir des dossiers pour des aides, à écrire un CV, elles ont des entraînements d’entretiens d’embauche etc. Tout est réalisé pour qu’elles puissent le plus facilement possible s’insérer dans la vie professionnelle.

Par ailleurs, ces femmes que nous formons vont à terme bien souvent nous aider. Notre structure a peu de salariées permanentes par manque de fonds, donc nous avons besoin de bénévoles. Les femmes qui ont pu profiter de notre aide deviennent des rôles modèles, encouragent de nouvelles femmes à nous rejoindre et les forment à leur tour. Les femmes que nous formons vont travailler dans des entreprises locales où elles sont particulièrement efficaces. Nous avons aussi un magasin où nous revendons des articles d’occasion. Il aide à diminuer le chômage dans la zone et améliore les conditions de vie des habitant·es.

Arous El Bahar organise aussi beaucoup d’ateliers pour aider les femmes d’un point de vue psychologique. En effet, nombre d’entre elles ont été (ou sont toujours) victimes de violences conjugales. Le système patriarcal est fortement implanté dans les cultures arabes, les hommes acceptent très mal que ce soient les femmes qui assurent le revenu et cela se traduit par des coups, insultes, menaces et isolement. Pourtant, elles sont nombreuses à ne pas comprendre où est le problème et à ne pas tenir compte de leurs séquelles. Entourées de femmes, leurs langues se délient et elles peuvent enfin parler de leur profond mal-être. La personne en charge de ces ateliers est une femme qui été violentée par son mari. Après des années de violences, elle l’a finalement tué et a fait de la prison. Après avoir purgé sa peine, elle cherchait un emploi et c’est là que nous l’avons embauchée. Nous pensons que pour aider ces femmes à reprendre confiance en elles, il est nécessaire que la personne en charge soit une femme qui a été dans leur situation, qui a connu leurs souffrances. Elle les aide et les convainc à entreprendre des démarches auprès de la police pour mettre un terme aux violences.

Cette année, plus de 200 femmes sont venues à nos différents ateliers.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans votre travail ?

La première difficulté c’est que la société à Jafa est très conservatrice et patriarcale. Il faut que nous soyons très prudentes dans notre façon d’aborder le sujet des violences conjugales. Les hommes n’aiment pas que les femmes se concertent sur ces problèmes donc nous devons rester discrètes. Comme je l’ai déjà dit, certains hommes monopolisent le salaire de leur épouse. Arous El Bahar veut s’assurer que les femmes sont protégées mais pour autant nous ne pouvons pas bouleverser l’ordre social. Dans cette situation, on ne peut que proposer des compromis, des demis-solutions aux femmes exploitées. Ce n’est pas comme si nous pouvions directement agir et prendre l’homme à parti en exigeant qu’il arrête d’accaparer les ressources de sa femme.

Ensuite, comme beaucoup d’organisations non-étatiques, il est difficile de trouver des fonds. Ce manque de moyens se traduit par un manque de personnel et par un manque d’actions par rapport à ce qui serait nécessaire. Notre argent vient principalement de l’aide que l’on reçoit de la ville de Jafa qui nous a reconnue comme une association d’intérêt général, ce qui est un grand pas pour la cause des femmes.  L’association reçoit aussi beaucoup de donations venant de femmes que nous avons précédemment aidées et qui maintenant ont une situation financière stable. Nous sommes réellement implantées dans l’espace local et beaucoup de personnes bénéficient de nos services. Nous faisons aussi des projets communs avec d’autres organisations féministes, l’une d’entre-elles est basée à Tel Aviv par exemple. Ces projets de grande ampleur nous permettent de bénéficier de plus de subventions. De plus, nos nombreuses actions nous valent d’être reconnues à l’étranger. Ainsi, le Fonds pour les Femmes en Méditerranée, qui est une organisation française, nous subventionne.

Quels sont vos projets futurs ?

En plus de continuer les actions déjà mises en place, nous voulons nous diversifier, proposer des cours de natation notamment. Chaque année beaucoup de personnes périssent par noyade à Jafa, donc ce serait pour améliorer la sécurité des habitant·es. Nous voulons continuer à développer notre magasin d’articles d’occasion, puisque cela aide à résoudre des problématiques économiques mais également climatiques. Ensuite, nous aimerions aborder davantage le sujet des violences basées sur le genre. En plus de parler des violences faites aux femmes il faudrait parler des violences faites aux hommes. Le système patriarcal nuit aux deux genres, et le tabou entourant les violences faites aux hommes est encore plus solidement ancré dans la culture populaire que celui entourant les violences faites aux femmes. C’est un sujet difficile à aborder mais nous pensons nécessaire de le faire.

Enfin, il va falloir réparer les dégâts causés par la pandémie. Ici à Jafa, près de 70% des femmes ont perdu leur emploi. La situation est dramatique donc nous allons devoir repousser nos autres projets le temps que la situation se stabilise.

Propos recueillis et traduits par Célia Rabot 50-50 Magazine

print