DÉBATS \ Témoignages Camille : « NON, le sujet de la maternité ou de la non maternité ne relève pas de la sphère privée » 2/2

Quand j’ai annoncé mon opération à ma mère, la première chose qu’elle m’a dite, c’est : « Je ne peux pas dire que je comprends ton choix parce que dans ma génération, ce n’est même pas que cela n’aurait pas été possible, c’est que cela n’était pas pensable. » Je crois que ça illustre bien cette construction sociale. Si la thématique vous intéresse, le livre de Fiona Schmidt déconstruit à merveille “ l’instinct maternel ”, “ l’horloge biologique ” et bien d’autres expressions dont l’usage quotidien montre à quel point la charge maternelle qui repose sur les personnes de genre féminin est importante dans notre société. Spoiler : l’expression « instinct maternel » a été inventée par Darwin en 1871 afin d’augmenter la natalité, très faible à l’époque, via la naturalisation du désir d’enfants chez les femmes. Cette idée selon laquelle la maternité est « l’état où la femme remplit le plus parfaitement son rôle sur Terre » (cf Mariette Le Den, historienne) est historiquement construite. A commencer par L’Encyclopédie des Lumières où dans son article « Femme » il est écrit « Tous ces faits prouvent que la destination de la femme est d’avoir des enfants et de les nourrir ». Et j’en passe. Le pire ? A cela s’ajoute aujourd’hui l’injonction d’être une « bonne mère » et de travailler en même temps, soit la double journée. Une chose est sûre : NON, le sujet de la maternité ou de la non maternité ne relève pas de la sphère privée. Et OUI il est important d’en parler, que l’on désire des enfants ou non. Pour que les injonctions sociétales à ce sujet cessent.

Mais le chemin est encore long. Le lendemain de ma stérilisation, Loopsider a publié cette vidéo où j’évoque mon parcours et, surtout, l’existence de la loi, et donc la possibilité de se faire stériliser, et sa non-application. Elle a été vue par des milliers de personnes et fait (grandement) débat. Mais j’ai trouvé ça vraiment intéressant, car en plus de faire connaître cette possibilité et de participer à briser ce tabou du non-désir d’enfants, j’ai pu lire les commentaires des personnes qui critiquent mon choix. Cela me permet de mieux saisir les raisons du blocage. Le problème réside dans le fait que je ne me conforme pas au moule, aux normes… appelez ça comme vous voulez, de la société. Surtout, que je n’y corresponde pas, alors que je coche toutes les “cases” socialement privilégiées et acceptées dans la société actuelle : une jeune femme cisgenre blanche, plutôt mince, et n’ayant aucun problème de fertilité.

Ce n’est donc pas tant la stérilisation qui dérange, mais le fait qu’elle ait été rendue obligatoire pour certaines catégories de personnes, les personnes transgenres jusqu’en 2017 ou encore les femmes noires à la Réunion dans les années 1970 cf. Le ventre des femmes de Françoise Vergès. Ces obligations ne semblait pas autant déranger ou être sujets à débat.

Cela ne paraît donc pas  » normal  » qu’une personne de genre féminin comme moi ne souhaite pas d’enfant …

et cela relèverait même du  » délire collapsologiste  » pour citer certains commentaires à mon égard. D’ailleurs, il faut bien noter que si l’écologie est évoqué l’espace d’une seconde dans la vidéo (et ne faisait même pas partie de la première version que m’avait envoyé Loopsider), c’est la seule raison qui a été retenue par mes détractrices/détracteurs. Comme si le fait d’avoir tout simplement un autre projet de vie ne constituait pas une raison valable. D’autres brandissent l’étiquette de la traumatisée, qui aurait vécu des souffrances atroces pendant son enfance et ferait donc un rejet de la maternité. C’est affreusement stigmatisant et, encore une fois, cela invisibilise le fait que d’autres raisons sont possibles ; et donc qu’il est tout aussi naturel de vouloir des enfants que l’inverse.

Il y a également la question du regret qui a été posée à plusieurs reprises et qui montre, encore une fois, à quel point ce sujet n’est pas tant privé que ce que certain·es le prétendent. A cette interrogation, je réponds tout le temps par ces trois mêmes questions :  » Auriez-vous demandé à une jeune femme de 22 ans qui vient d’avoir un enfant si elle a peur de regretter ? Savez-vous le pourcentage de femmes qui regrettent, justement, d’en avoir eu ? Et quand bien même je regretterais mon choix, est-ce que finalement cela n’est pas un problème qui ne concerne que moi ? « 

Je ne porte atteinte à personne d’autres via ce choix, c’est purement personnel.  Un autre problème trouve son origine dans la représentation des femmes sans enfants dans la société. Publicités, films, séries, musiques …. : elles sont représentées à deux extrêmes, de la “ carriériste ” qui ne pense qu’à son travail à la “ vieille folle aux chats ”. Or il existe bel et bien un entre-deux, lui-même extrêmement hétérogène puisque nous avons tous et toutes des raisons différentes à ce non-désir d’enfant. Avec cette vidéo, ou encore ce témoignage pour 50-50 Magazine et bien d’autres, je ne prétends pas du tout représenter les personnes de genre féminin qui ne veulent pas d’enfants et/ou stérilisées.

Pour celles et ceux que ça intéresse, voici le déroulé de mon opération

Une fois que le délai de quatre mois de réflexion était passé, j’ai pris un second rendez-vous pour fixer la date de l’opération. Elle s’est passée en une journée, car c’est une intervention relativement simple pour les gynécologues. Je suis arrivée à 7h à jeun, à 9h j’ai eu une anesthésie générale et vers 11h je me suis réveillée. J’ai beaucoup dormi dans la salle de repos, puis je suis sortie en fin d’après-midi. Ensuite, j’ai eu une semaine de convalescence.

Pour cette opération, le praticien a dû faire une coelioscopie donc j’avais trois trous : un au niveau du nombril et deux de chaque côté en bas du ventre. J’ai eu des agrafes, mais certain·es praticien·nes mettent de la colle. Il fallait que je les nettoie et que je change les pansements tous les jours, jusqu’à ce qu’une infirmière vienne me les retirer en fin de semaine. Parfois, j’avais peur qu’elles s’accrochent et ça me faisait un peu mal mais ce n’était pas du tout insurmontable. Ce qui fait mal, c’est moins l’opération que le gaz mis pour faire gonfler le ventre et réaliser l’opération. Cela remonte jusqu’aux épaules, c’est très inconfortable … mais avec un peu de marche tous les jours, beaucoup de repos, des proches qui se relayaient pour veiller et rester chez moi toute la semaine,  j’étais sur pieds au bout d’une dizaine de jours ! Aujourd’hui, cela ne change absolument rien à ma vie, à part le fait que je n’ai plus besoin d’avoir de moyen de contraception. En dehors du fait, bien sûr, que je fais toujours particulièrement attention aux IST via les dépistages.

J’ai seulement à cœur de donner une représentation d’une personne beaucoup plus « lambda » qui ne souhaite pas d’enfant.

Je pense qu’aujourd’hui il est important d’avoir ces représentations-là. Comme une petite fille noire qui n’aura jamais de poupées noires pour jouer ou de dessins animés avec des personnages noirs, celles et ceux qui ne souhaitent pas avoir d’enfants doivent avoir des points de références qui ne sont pas caricaturaux. Et ça marche ! A la suite de la publication de ma vidéo, de nombreuses personnes m’ont remercié car ils/elles ne savaient pas que la loi de 2001 existait, ou en avait connaissance mais ne savaient pas comment s’y prendre pour trouver un·e praticien·ne et se sentaient moins “seul·es”. Une jeune femme m’a envoyé, par exemple : « merci infiniment, parce que je suis la seule dans mon entourage qui ne souhaite pas d’enfants, on me prend un peu pour une folle ».

Par contre, il est évident que le fait même de devoir passer par des moyens alternatifs, que cela soit des groupes Facebook ou des médias alternatifs pour faire connaître ce sujet, montre à quel point le tabou persiste à ce sujet. Et pour cause, nous sommes dans un pays assez réfractaire à la stérilisation. Dans les pays anglo-saxons par exemple, il y a beaucoup plus d’hommes qui font des vasectomies. Nous, nous sommes très rattachées à l’idée de l’horloge biologique, de l’instinct maternel, de l’accomplissement par le fait d’avoir des enfants… C’est pour cela que j’ai contacté des médias, je trouve important de changer ces représentations et idées socialement, mais aussi historiquement, construites de toutes pièces.

Si trouver un praticien a été plutôt aisé grâce au groupe Facebook, cela ne veut pas dire que mon parcours a été un long fleuve tranquille. Bien au contraire. J’ai parlé des commentaires à propos de ma vidéo, mais il y a aussi eu des injures, des menaces, des propos humiliants comme ceux assimilant mon choix à une sexualité débridée de type “ génial, un trou qu’on pourra combler à l’infini ”, “ tu veux juste baiser tranquille ” et “ ouais encore une nympho quoi ”. Ou encore les articles de presse relevant de la diffamation publique, les tweets, notamment de la part de personnes du corps médical, et j’en passe. Mais ce n’est pas tout, car tout ceci relève de la sphère internet.

Dans la vie de tous les jours, on ne cesse de me rappeler, que ce soit avant, pendant, ou après ma stérilisation, que ce choix n’est pas socialement accepté. A titre d’exemple, lorsque j’ai dû appeler, la veille de l’opération, ma mutuelle à propos des possibilités ou non de remboursement, la personne m’a répondu « mais vous savez que c’est définitif, vous êtes jeune mademoiselle ». Au lieu d’avoir une réponse à ma question, j’ai eu droit à une leçon de morale pendant cinq minutes. Quelques jours après, c’est au tour d’un ostéopathe qui, après m’avoir demandé pourquoi j’avais fait ce choix, m’a dit : « ah ouais, c’est la solution de confort ça madame ». Sur le moment, j’ai mis du temps avant de comprendre pourquoi cela me dérangeait. Puis, après réflexion, j’ai compris : en fait, c’est le terme  » confort  » qui me dérangeait Pourquoi ? Car cela suppose que le fait qu’une personne de genre féminin ait une contraception peu compliquée, qu’elle n’en souffre pas physiquement et ne supporte plus cette charge mentale, soit vu comme du  » confort « … alors que ça devrait juste être normal. Et donc, à l’inverse, subir les effets secondaires multiples de la contraception plus « classique » qui détruisent la santé physique et mentale des femmes, c’est la norme ? Par opposition au  » confort « . Faire ce choix dans la société actuelle c’est  » facile « , c’est un long fleuve tranquille et confortable ? Et surtout, dirait-on que c’est une solution dite  » confortable  » pour une personne de genre masculin ? Non. Car pour lui, ce  » confort « , c’est sa norme, son quotidien : ne pas avoir à se soucier des effets secondaires de la contraception, ne pas porter cette charge mentale, ne pas subir des remarques croissantes avec l’âge du type « bah alors, va falloir s’y mettre » ou « c’est pour quand les enfants ?  »

Je pense que la stérilisation de personnes de genre féminin permet d’accéder aux mêmes privilèges, que ceux du genre masculin dans son quotidien, et notamment dans sa sexualité et sa vie sociale. Cela suppose, par extension, que ça met en péril la position supposée dominante de « l’homme » dans la société (cf. La domination masculine, Bourdieu).

Ce n’est clairement pas la solution de « confort »

Personnellement, c’est une décision entièrement assumée, donc je me fiche des avis négatifs, ou de ce que l’on pense de moi mais ce n’est clairement pas la solution de  » confort « . Cela m’a vraiment fait réfléchir quand cet ostéopathe m’a dit cette phrase. Je n’ai aucun souci avec le fait que cela étonne et qu’on me pose la question de mes raisons, car j’ai conscience du fait que cela est en décalage avec les “ conventions ” sociétales, mais cela doit être fait avec respect et bienveillance. Et d’autant plus quand cela vient de la part de personnes qui ne font pas partie de mon entourage. Quand on me demande, je réponds de manière générale que c’est pour des raisons personnelles et non médicales. Si le sujet intéresse la personne, et que je vois qu’elle est ouverte sur ce sujet, nous pouvons en discuter des heures ! Je ne détiens pas la sainte vérité, j’aime et je souhaite continuer de débattre encore de longues années sur ce sujet. Et d’ailleurs, ayant aussi conscience des difficultés à procréer pour certains couples, je souhaite donner mes ovocytes à l’avenir.

Je tiens également à préciser que la stérilisation est dans mon cas et à mon âge, une décision mûrement réfléchie. Il est en revanche primordial d’être informée sur le sujet et de savoir que cette possibilité, comme les autres, existe et est parfaitement légale.

Camille Etudiante

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