Articles récents \ DÉBATS \ Contributions Un livre qui change le regard sur les grosses

« Le style, c’est la femme », disait à peu près Buffonne.  Grosse !  de Sylvie Debras, un livre à la fois ironique et douloureux, c’est d’abord un style, un ton. Une allure. Enlevée, élégante, forte… Grosse ! devrait changer le regard social sur l’obésité. Qu’on en finisse avec la cruauté et la culpabilisation ! Les grosses font ce qu’elles peuvent… Elles ont besoin d’amour, comme nous toutes.

La femme du livre s’appelle Léa, un prénom de lionne. Cette héroïne se présente à nous comme une gazelle, mais dans un corps d’éléphante. Son esprit est aussi délié que son corps est lourd. Elle pense vite et juste, mais elle bouge… aussi vite qu’elle peut. Car elle fait ce qu’elle peut, tout ce qu’elle peut et même au-delà, repoussant sans cesse ses limites, mais toujours encombrée par son corps proliférant. Un corps qui prend trop de place. Un corps et aussi une croix qu’elle porte, une croix de pesanteur, de mépris et de dégoût, car c’est ce que lui renvoient les autres.

Un livre peut changer le regard

Un livre peut laver le regard des préjugés si répandus dans notre société machiste, qui culpabilise les grosses : elles manqueraient de volonté, se laisseraient aller, feraient des excès en cachette. Léa est volontaire, déterminée, honnête. Chez elle, ni mollesse, ni fatalisme. Une grande intelligence, une finesse d’analyse : elle explique l’enchaînement diabolique, la mère obsédée par sa ligne et celle de sa fille, le médecin criminel prescrivant des médicaments coupe-faim à une adolescente, la difficulté pour la jeune fille à prendre sa place dans la famille après le départ des aînés, la mort du frère.

Elle mentionne en passant une agression sexuelle subie à l’adolescence — un vieux dégoûtant qui lui fourre de force sa langue dans la bouche : est-ce que cela n’a pas empoisonné tout ce qui est entré ensuite dans sa bouche ?

Un livre peut changer le monde

Lisez Sylvie Debras : « Si les rondes n’étaient pas, dès leur jeune âge, culpabilisées, complexées et projetées dans des régimes successifs qui les détraquent, elles seraient simplement belles, amples et heureuses d’habiter leur peau douce et pleine. En pleines formes. » Son analyse féministe est ferme et précise : elle appelle la publicité par « son vrai nom : instrument de propagande au service de la domination masculine ». Elle dénonce la tyrannie de l’apparence, le double règne de la peur et de la honte. « L’Occident a perdu son bon sens, et érigé en modèles des filles anorexiques. »

Elle invite à la raison, à la résistance, à l’arrêt de cette course perdue d’avance, dans l’illusion de pouvoir contrôler son corps…

Mon corps, c’est « moi-même », et souvent « moi que je n’aime pas », mais je dois faire avec. Comme Léa, nous faisons ce que nous pouvons, avec ce que nous avons vécu, malheurs et tourments, parents toujours insatisfaisants, amours qui nous ont plus ou moins comblées, enfants qui nous ont remplies puis vidées, et la vie, avec ses hauts et ses bas, ses pleins et ses déliés.

Je souris à Léa si heureuse dans la mer, où elle échappe à sa pesanteur et, en nageant légère, se sent sirène…

Florence Montreynaud Historienne

Sylvie Debras , Grosse ! En état de grasse, Ed. Modestime 2022

 

Grosse !  Une pièce nécessaire pour faire la peau aux stéréotypes

Autrice-interprète de Grosse ! , Sylvie Debras met ses failles et ses forces au service des spectatrices et spectateurs avec une générosité délibérée. De A à Z, elle tord le cou aux préjugés sur l’obésité, une question complexe qui n’appelle pas de réponses simplistes. S’insurge contre la grossophobie et contre la tyrannie de l’apparence qui inscrit la domination masculine dans la chair des femmes.

Ça frappe fort, dès la toute première minute. Le décor ? Une salle de bains, LA pièce de la maison où l’on s’attache à bichonner son apparence. À se faire belle. À se mettre sous son meilleur jour pour plaire aux autres? ou à l’Autre. Sylvie Debras est seule en scène… juste enroulée dans une grande serviette de bain. Le seul hic, c’est que le personnage qu’elle interprète, Léa, est GROSSE. Vu le titre de la pièce, on s’en serait douté.

Certes. Mais la comédienne est vraiment grosse. C’est culotté, surtout lorsqu’on grimpe sur les planches presque à poil en laissant ses complexes au placard. Non seulement cette forte tête se lance le défi de monter sur scène pour dire que sa balance lui renvoie « un poids à trois chiffres » (c’est déjà gonflé), mais elle pousse encore l’exercice jusqu’à oser la performance en solitaire.

Soixante-cinq minutes en scène, montre en main, avec son bagou pour seul costume, ou presque. Elle va même dérouler sa plaidoirie de A à Z, puisque l’alphabet est le fil conducteur d’un monologue qui prend d’entrée aux tripes, quels que soient son « poids de forme » et son poids affiché. Les kilos, trop ou pas assez, c’est le souci universel.

Là où ça titille les muses voluptueuses…

Mais reprenons : de « A » comme Aliments jusqu’à « Z » comme Zéro, en passant par « F » comme Faim, « H » comme Hôpital ou « G » comme Gâchis, Léa passe tout en revue, les efforts, les humiliations, les régimes yoyo… Les tyrannies sociales, surtout, qui incitent les femmes à se conformer à la silhouette standard et au « poids idéal », celui du fameux IMC ou (pire !) des mannequins décharnés des grands couturiers, tout droit inspirés des modèles d’un Giacometti ou d’un Modigliani.

Mais c’est là où ça titille les muses voluptueuses d’un Botero que Léa-la-féministe pose délibérément le doigt : « Curieusement, plus nous [les femmes] prenons notre place dans la société, plus nous devons perdre de poids. Au 20e siècle, nous avons acquis des droits. En contrepartie, la société nous veut de plus en plus maigres. Plus nous approchons de l’égalité avec les hommes, moins nous devons occuper de place. »

Toc. Car Léa voit très clair, après avoir parcouru plusieurs décennies durant, avec une constance remarquable, ce qu’il faut bien appeler le parcours de la (grosse) combattante. Parce cette combattante est avant tout une battante, son discours dépasse l’autobiographie de comptoir et ne tombe jamais dans le misérabilisme : la mise à nu, sans tabou, est servie par une écriture rythmée et percutante, avec un humour décalé revigorant… Il faut dire que chemin faisant, elle a appris à cultiver la jovialité, seule capable de lui réserver une place parmi les poids légers.

« Le maigre inquiète ou fait pitié. Il est sûrement malade. Ou pauvre. Le gros a englouti la part des autres. Il est veule et fainéant. Il n’a pas su préserver son capital beauté-santé. Il irrite… ou fait rire ! Moi, j’ai trouvé ma parade : pour me faire pardonner d’être grosse, je suis joviale. Comme souvent les gros. Car pire que le gros, il y a le méchant gros. Le maigre a le droit d’être revêche. Il n’a pas eu sa part, la vie l’a volé, floué. Mais le gros a intérêt à être sympa. Déjà qu’il prend toute la place. »

Puis, sur l’air de la chanson de Dutronc : « J’aime les frites, la la la la / J’aime les frites, la la la la… Car Léa chante, en plus, reprenant au vol de courts extraits de chansons de variété qui collent au texte.

Une pièce un brin déjantée

On rit souvent au cours de cette pièce un brin déjantée, mais on rit parfois jaune, car tout le monde en prend pour son grade. Les gros, les maigres et les « normaux », mais aussi les mères, les ami.es, les recruteurs.euses RH, les publicitaires, les toubibs, les coaches et autres amaigrisseurs… toutes celles et tous ceux qui, par leurs attitudes moqueuses ou leurs conseils condescendants (au mieux) ou dictatoriaux (au pire), ont contribué peu ou prou à la « grossitude » de Léa.

Alors oui : il y a des trouvailles de mise en scène (un franc coup de chapeau à Mélanie Manuélian), des éclairages subtils, des costumes d’une modestie touchante… mais il y a surtout un texte ciselé (adapté de l’ouvrage éponyme signé par la comédienne) et une présence étonnante. Et un tel sens de la théâtralité peut surprendre de la part de cette artiste fraîchement arrivée sur le plateau (mais sa carte de visite n’en est pas moins impressionnante), qui vient parler au cœur à cœur et au corps à corps avec un auditoire qui pourrait bien ne plus jamais regarder de la même façon les « non-minces » en général et les beaucoup plus gros.ses que lui en particulier.

Et lorsque le silence retombe sur une dernière bravoure, on a envie de crier « Ne change pas, Léa ! On t’aime comme tu es ! » Mais elle n’en a cure. Les cures, elle connaît. Elle a le dos large, s’amuse-t-elle. Elle connait ses failles et ses forces, et les met au service de l’autre avec une générosité délibérée. In fine, elle est bien plus fine que grosse. Et c’est là où sa pièce dépasse le divertissement pour atteindre le nécessaire. Un spectacle qui pourrait bien devenir une coqueluche.

Constance Rameaux Journaliste

Grosse !  de et par Sylvie Debras (Compagnie Bayadelle), mise scène Mélanie Manuélian, mise en lumière Philippe Breton et Mathilde Robert. Première le 28 juin au Petit Kursaal de Besançon. Puis du 7 au 30 juillet au Théâtre des 3 Soleils à Avignon (Off).

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