Chroniques Chronique de l’air du psy : coup de cœur avignonnais « Seuil »

Mon coup de cœur avignonnais, cette année, s’intitule Seuil. C’est un texte de Marilyn Mattei, qui a de surcroît été publié. Programmée dans le Off au théâtre du Train Bleu, la pièce était jouée hors les murs. Une petite marche jusqu’aux remparts, puis une excursion en autocar nous conduit jusqu’aux locaux de la MAIF, où nous nous retrouvons dans un dispositif bifrontal meublé de plusieurs tables et de deux chaises.

Pourquoi un coup de cœur ? Parce que ce que j’attends du théâtre, c’est d’être surpris, convoqué là où je ne m’y attends pas. Point de décors somptueux ou réalistes. Pas d’effets spéciaux. Une technique minimaliste, où seul l’univers sonore accompagne les deux en scène. Un comédien, qui joue Noa et une comédienne, qui interprète tous les autres personnages, à l’aide de quelques accessoires différenciateurs. Pas d’éclairages non plus. A Avignon, il y a le in, qui draine beaucoup de moyens et le off, dont les nombreuses compagnies passent beaucoup de temps tout au long de l’année à chercher à réunir des fonds. Beaucoup d’énergie gaspillée à la quête de sous… Est-ce le prix à payer lorsqu’on n’est pas adoubé par le théâtre public ? Si seulement le budget alloué à la culture était autrement réparti, si une réelle politique culturelle ambitieuse pouvait se substituer à cette pseudo culture élitaire, qui produit l’auto exclusion du plus grand nombre…

Ce qui m’a séduit dans Seuil, c’est d’être embarqué dans une aventure tragique portée seulement par un texte, une mise en scène et bien sûr les comédien.nes ! Mattéo, un collégien a posté samedi à l’aube un message sur les réseaux sociaux («Vous m’avez tué»). Depuis lors, on est sans nouvelles de lui. La pièce s’engage le lundi matin avec Noa, 14 ans et une inspectrice, qui enquête sur les circonstances de cette disparition. Noa est sur la défensive. Il ne sait rien, n’a rien vu, ni entendu. Il est interne dans la chambre 109, qu’il partage avec Atem et Boris. Que s’est-il donc passé entre ces trois-là ? Que se passe-t-il donc dans cet internat, où bizutages, sévices, intimidations et violences ont peut-être cours ?

Noa est arrivé cette année dans ce nouveau collège. Il doit «faire sa place», «devenir un bonhomme». Nous allons comprendre peu à peu que ce changement d’établissement est consécutif aux «ennuis», qu’il a rencontrés dans son ancien collège. Noa ne veut pas que «ça recommence comme avant». Ses parents non plus d’ailleurs, dont nous entendons les messages laissés sur le portable de leur fils. Y a-t-il une malédiction ? Harcelé un jour, harcelé toujours ? Le propre du traumatique, c’est sa capacité à se répéter. Le harcèlement est du traumatique. Il repose sur l’intimidation, la loi du silence, l’humiliation, la violence si nécessaire, lorsque les brimades ne suffisent pas. Le pouvoir qui s’exerce repose sur la peur et la soumission, qui en découle. La dénonciation d’actes pourtant répréhensibles fait courir le risque d’être une balance, c’est-à-dire un traître, qui ne saurait pas se défendre.

A quoi s’attaquent les brimades ? Aux fonctions vitales : le sommeil d’abord, empêché, menacé (être sur le qui-vive pour ne pas se laisser surprendre), les fonctions alimentaires ensuite (introduire la suspicion sur ce que l’on ingère ou que l’on a bu), engendrer du dégoût de soi sur son apparence ou ses réactions. Curieusement, ces persécutions trouvent des correspondances dans la psychopathologie : troubles du sommeil et/ou de l’endormissement, troubles alimentaires, troubles de l’estime de soi. Ce qui m’intrigue, c’est combien cette loi de la jungle fait écho à l’univers carcéral, qui lui, fabrique surtout des « bêtes sauvages ». La vocation punitive de l’arsenal répressif échoue dans sa prétention dissuasive. Elle endurcit ou casse ceux qui y ont affaire. A la sortie, elle engendre une volonté d’en découdre, de se venger. La peine accomplie est rarement réparatrice.

Venons en à l’essentiel de la pièce : quels modèles du masculin sous-tendent de tels (dys)fonctionnements ? Quelle est donc cette pseudo virilité menaçante (et comme telle menacée) qui s’impose dans nombre de collectifs ? Pourquoi «être un homme» consisterait-il à faire la démonstration de sa force, à se montrer insensible, à être capable de dominer ses frayeurs ? Bien sûr, lorsque les gros bras se montrent, l’homosexualité refoulée ou latente n’est jamais loin et les conduites homophobes sont alors légion, y compris lorsque la sodomie est courante, mais tue. Ce dernier qualificatif résonne de sa polysémie selon qu’il renvoie au verbe taire ou au verbe tuer. La disparition de Mattéo est-elle due à un meurtre ou à un crime ? Le meurtre d’âmes est de toute manière à l’œuvre lorsqu’il y a harcèlement.

Les femmes au pouvoir parviendront elles à innover en matière d’incarnation du pouvoir ? Une autre scène théâtrale, (mais cette fois, c’est du « théâtre de la vie », dont il est question, puisque c’est le lieu, où se débattent les lois) nous a offert un spectacle inédit. Le récent incident se passe donc à l’assemblée nationale. Sandra Regol, députée NUPES du Bas-Rhin, a créé l’évènement en installant du silence dans l’hémicycle, la lecture de cette séquence vaut le détour ! La députée réclamait que cessent les parasitages durant son intervention : «Qu’est-ce que vous avez, Monsieur le ministre? Je ne vous entends pas d’ici. Je croyais qu’il ne fallait pas interrompre les intervenants, mais apparemment, c’est autorisé pour le ministre». Yaël Braun-Pivet, qui préside désormais le perchoir (soulignons qu’elle est la première femme à occuper ce poste) n’apprécie pas : « Je vous demande de poursuivre votre intervention s’il vous plaît. C’est moi qui dirige cette séance, ma chère collègue. Donc je vous remercie de poursuivre sur la défense de votre amendement ». Et Sandra Regol de rétorquer « Oui, oui, vous la dirigez, mais j’ai le droit aussi de faire remarquer des choses quand vous ne le faites pas, Madame la présidente ». Piquée au vif, ladite présidente déclare que le temps de parole est écoulé et coupe le micro de la députée. Quel dommage d’opter pour une telle réaction, qui s’apparente davantage à une conduite de prestance (caractéristique des hommes de pouvoir) face à une discrète impertinence ! Quel dommage de n’avoir pas rendu hommage à ce précieux silence en le décomptant comme temps de parole !

Ce moment théâtral nous indique que du chemin reste à accomplir pour que l’orchestration du pouvoir emprunte d’autres voies pour échanger. A l’affrontement des coqs, préférons la confrontation des idées, des arguments. Tant qu’il s’agira de clouer le bec de l’adversaire, nous continuerons à subir les affres d’un patriarcat dominant. L’accès des hommes à leur part féminine ne leur enlèvera pas leur virilité, elle leur permettra de s’incarner comme des hommes, qui n’auront plus besoin de montrer qu’ils ont des couilles, ni à tellement craindre qu’on les émascule ou les sodomise ! Souhaitons un avenir fructueux à Seuil, qui questionne les dégâts possibles causés par une valorisation mal placée de la virilité. Accordons nous cette possibilité de circulation entre masculinité et féminité. Le respect ne doit plus être conditionné pas l’usage de la force, mais par un argumentaire soutenu par du sens, par du contenu et non livré en proie aux «agents de communication».

Daniel Charlemaine  50/50 Magazine

Marylin Mattei Seuil, Tapuscrit, Théâtre Ouvert Ed. 2022

En 2021-2022, la pièce s’est jouée au Théâtre Ouvert, Paris, à la Comédie de Caen – CDN, Hérouville, au Festival À Vif, Le Préau – CDN de Vire et au Théâtre du Train Bleu, durant le Festival Off à Avignon.

Pour la saison 2022-2023, plusieurs dates sont déjà prévues :

15 septembre 2022 (9h et 14h), Le Chainon Manquant, Laval

24 septembre 2022 (16h), Festival La Mascarade, Nogent l’Artaud

Décembre 2022, Festival Impatience 2022, Paris

26 Janvier 2023 (14h), Théâtre de La Renaissance, Mondeville

17 mars 2023 (14h), Salle Jean-Pierre Bacri, Conches-en-Ouches

23 mars 2023 (14h et 19h30), Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray

15 avril 2023, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France

print