DÉBATS \ Contributions Lettre à mes amies, les Medfeminiswiyettes

Venues des quatre coins de la Méditerranée, les journalistes féministes de la plateforme Medfeminiswiya se sont retrouvées, du 8 au 12 novembre 2022 à Tunis, après trois ans de travail à distance. Cinq jours d’échanges intenses pour raconter au plus près la vie et les combats des Méditerranéennes. Un portrait de groupe esquissé sur le ton de l’émotion par notre journaliste tunisienne, Olfa Belhassine.

S’il n’avait pas disparu en 1985, l’historien Fernand Braudel, auteur de l’ouvrage magistral  La Méditerranée , aurait probablement aimé être là. Nous accompagner sur les hauteurs de Sidi Bou Said, dans un village à la beauté vertigineuse, béni par l’âme vivace de mille et un marabouts. Un balcon donnant sur la grande bleue. Venues des quatre coins du bassin méditerranéen, dont Braudel a retracé l’Histoire, décrit les croisements, les paysages et les civilisations, les journalistes féministes de la plateforme Medfeminiswiya s’y sont retrouvées du 8 au 12 novembre 2022, lors de la Grande Rencontre de Tunis.Braudel, n’aurait pas été étonné que la Grecque Anastasia soit si proche de la Turque Cicek, malgré les conflits géopolitiques sempiternels de leurs deux pays. Que Maya, la Libanaise, se sente dans son élément à quelques encablures de Carthage fondée par la reine phénicienne Elyssa-Didon, arrivée de Tyr, il y a quelques trois mille ans. Que Patricia, l’Espagnole, reconnaisse en cette terre arabe des signes de l’héritage andalous si lointain mais encore si présent chez elle. Que Mayssoun, la Palestinienne retrouve ici ses oliviers confisqués par la colonisation israélienne. Que Nidhal, la Marocaine, qui sillonne le monde avec son engagement féministe se sente « at home sweet home » essentiellement lors de rassemblements de femmes de Méditerranée. Que Nathalie, la Française se partageant entre Paris et Rome poste un message WhatsApp dès son retour en Italie : « Je me suis rendue compte à quel point la Tunisie me manquait ! ». Que l’Italienne Frederica, qui sera désormais mon binôme pour de prochains papiers, ait autant d’atomes crochus avec la Tunisienne francophone d’origine crétoise que je suis… Ne parlons pas des Maghrébines, rien que le « Couscous Connection », incarne ici un lien inébranlable !

A ce jeu des héritages multiples et communs, je pourrais continuer des heures et des heures, mes amies…Même si les polarisations actuelles, les « identités meurtrières », les fractures migratoires et la montée des populismes ont donné à la mer Méditerranée l’aspect d’une fosse commune et un gout de chair humaine à force de naufrages de migrants affluant à bord d’embarcations de fortune. « Amère Méditerranée », s’insurge dans un texte épique l’écrivain italien, Erri de Luca.

« Cette Méditerranée qui nous sépare et nous unit », répétait depuis la naissance de notre réseau, en Italie en 2018, Françoise Kayser, coprésidente française de Medfeminiswiya avec l’Algérienne Samia Allalou. Les deux chevilles ouvrières de notre réseau, dont l’énergie et la détermination est désormais dopée grâce à l’apport de la dynamique Cristiana, qui a rejoint le réseau depuis le début de cette année.

En revenant à mon livre de chevet, où je puise force et inspiration toujours renouvelées, « La Méditerranée » de Braudel, je lis, je me délecte : « Plus qu’aucun autre univers des hommes (et des femmes, ndr), la Méditerranée ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même. Par plaisir sans doute, non moins par nécessité. Avoir été, c’est une condition pour être ».

Si je ressasse cette question des identités en partage, prenant appui sur l’illustre Braudel, la cause ne revient pas uniquement à un état d’âme personnel dominé par la nostalgie et le vide laissés par votre absence à toutes (le bleu de Sidi Bou Said a perdu de sa luminosité depuis dimanche dernier !). Les quatre jours de notre rencontre de Tunis ont été tellement intenses en échanges et en sororité, fertiles en découvertes d’autres contextes, d’autres histoires et d’autres luttes de femmes et si ambitieux pour l’avenir au vu de tous ces projets éditoriaux en construction. En fait cette question a inauguré la première thématique de notre programme de rencontre : « Etre à la fois journaliste et féministe de la Méditerranée. Quelle ligne éditoriale pour MedFeminiswiya ? ». Elle a été par la suite au cœur de nos débats : A quelle audience s’adresser ? De quel féminisme parle-t-on ? Quels partenariats avec quels médias tisser ? Quelles sources de financements pour assurer notre pérennité explorer ? Et in fine, le long de notre conférence de rédaction (enfin en présentiel après tant d’autres en ligne !) animée par nos deux excellentes rédactrices en chef, Nathalie Galesne et Maya El Ammar, quels sujets de dossiers, de reportages, d’enquêtes, de vidéos et de podcasts aborder ?

Des binômes et des trinômes pour traiter de sujets transfrontaliers ont alors émergé. Je m’y suis inscrite tout de suite. Voilà une aventure, un périple, une expérience qui me passionne plus que tout ! Elle rappelle, entre autres, une citation du maitre absolu du reportage, Albert Londres : « Aller partout, et notamment là où les autres ne vont pas ».

Elargir nos horizons, articuler nos existences à d’autres terrains et d’autres lieux du monde, bousculer nos repères pour avancer ensemble dans la cohérence de notre empathie pour les femmes et l’unité de nos outils professionnels et déontologiques, c’est de là justement que vient l’originalité de notre plateforme. Si les politiques érigent aujourd’hui des murs faisant barrage à la circulation des femmes et des hommes dans le pourtour méditerranéen, ce sont des ponts et des passerelles que Medfeminiswiya déploie entre les deux rives de la mer intérieure. A son niveau : en informant, expliquant, analysant des faits et racontant des histoires, qui reflètent et décryptent les bruits du monde méditerranéen.

Tant de belles taches et missions en perspective, chères Medfeminiswiyettes !

Au bonheur de vous retrouver encore et encore dans l’une de ces « très vieilles villes ouvertes à tous les vents de la culture et du profit, et qui depuis des siècles surveillent et mangent la mer » (1).

Medfeminiswiya

1 La dernière citation est encore de Fernand Braudel dans :  La Méditerranée. L’espace et l’Histoire, Ed. Flammarion, 1985.

Lire aussi : Que faire face à la vague de féminicides dans les pays de la Méditerranée ? 

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