France \ Économie Les agricultrices toujours invisibilisées dans un milieu considéré comme masculin

Les agricultrices étaient le thème principal du 45ème numéro de la revue scientifique Travail, genre et sociétés.

Les agricultrices étaient le thème principal du 45ème numéro de la revue scientifique Travail, genre et sociétés. Début octobre, les contributrices/contributeurs de ce numéro sont venu·es parler de leur travail de recherche sur ce sujet à l’occasion des Amphis du MAGE.

Aujourd’hui, les agricultrices représentent environ 30% des actives/actifs permanent·es agricoles en France et un quart des chef·fes ou collaboratrices/collaborateurs d’exploitations agricoles. De plus, en 2015, 47% des enseignant·es agricoles sont des femmes. Ces chiffres permettent de constater qu’elles sont très présentes dans le monde agraire. Pourtant, les différent·es chercheur·es ayant participé au dossier de la revue Travail, genre et sociétés consacré aux agricultrices font le même constat : elles sont souvent invisibilisées en France, mais aussi dans d’autres pays comme le Brésil qui fait l’objet d’un article publié dans le dossier.

Pour les sociologues Clotilde Lemarchant et Pauline Seiller (1), qui ont coordonné ce dossier, les agricultrices auraient pu être davantage mises en lumière avec la diversification des activités et les nouvelles formes de travail agricoles, notamment avec le développement de l’agriculture biologique. Mais ces femmes restent marginalisées, ce qui peut avoir des conséquences à la fois sur leur travail et les tâches qui leur incombent, mais également sur leur situation socio-économique. De plus, alors que les études féministes s’intéressent beaucoup aux questions du travail productif et reproductif dans les années 1980, notamment à travers le développement du féminisme matérialiste, les agricultrices sont laissées de côté par les chercheur·es. Pourtant, ce sujet aurait pu être au cœur de certaines enquêtes à une période où l’intérêt pour les questions de classes ouvrières et de luttes sociales étaient majeures au sein du féminisme.

L’agriculture, une affaire de famille

Une des particularités du travail agricole est qu’il s’inscrit dans un contexte familial. Cela conditionne en grande partie l’invisibilisation des agricultrices, ainsi qu’une forme de dépendance à leur époux. Rose-Marie Lagrave (2), qui compte parmi les premières/premiers chercheur·es à s’être intéressé·es aux agricultrices du point de vue des sciences sociales et des études de genre dans les années 1980, exprime d’ailleurs l’idée que l’on peut parler de « métier de couple ». Elle note que cette qualification relève à la fois de constats émis par les chercheur·es qui ont travaillé sur ce sujet, mais également des agricultrices/agriculteurs elles/eux-mêmes lorsqu’elles/ils parlent de leur travail.

Cette manière de concevoir le travail agricole n’est pas sans conséquence. Dans un article publié en 2014, Céline Bessière et Sybille Gollac expriment ainsi l’idée qu’« en dépit des protections sociales qui se sont consolidées autour des différents statuts juridiques, les agricultrices sont bien souvent invisibilisées dans le capital économique qu’elles produisent » (3). S’il existe plusieurs statuts créés notamment pour améliorer les conditions de travail et de vie des conjoint·es d’agricultrices/agriculteurs, ils sont relativement récents. Cela a sans doute une incidence sur la visibilité des agricultrices, mais aussi sur leur capital économique et les protections sociales dont elles bénéficient aujourd’hui. Avant janvier 2009, les conjoint·es d’agricultrices/agriculteurs pouvaient adopter le statut de « conjoint·e participant aux travaux », mais ce statut n’offrait aucune protection aux personnes concernées. Ainsi, ils/elles n’obtenaient pas de salaire malgré un travail parfois très régulier voire quotidien au sein de l’exploitation, ni de protection sociale qui peut s’avérer utile à la fois en cas d’accident ou de divorce.

Ainsi, la loi d’orientation agricole de 2006 a instauré pour la/le conjoint·e, marié·e ou non, et participant aux travaux agricoles, l’obligation d’opter pour un statut social venu remplacer celui de « conjoint·e participant aux travaux ». Ces trois statuts, mis en place dans les années 1980, sont : conjoint·e collaboratrice/collaborateur, salarié·e ou chef·fe d’exploitation. Ces différents statuts offrent plus ou moins d’avantages économiques et sociaux, mais ils garantissent tous une protection sociale minimale aux personnes concernées. Il s’agit d’un premier pas fondamental concernant la reconnaissance du travail des agricultrices. En effet, pour le doctorant en sociologie Alexandre Guérillot (4), la mise en œuvre de ces statuts permet aux agricultrices d’obtenir une vraie place au sein des structures agraires. Elles peuvent ainsi envisager une émancipation d’un contexte familial parfois oppressant dans le monde agricole.

Quelle place pour les femmes au sein des exploitations agricoles ?

Dans son article, Alexandre Guérillot s’intéresse à des agricultrices qui travaillent dans des exploitations certifiées en agriculture biologique. Son sujet de recherche permet de mieux comprendre pourquoi les agricultrices sont encore souvent invisibilisées au sein du milieu agricole et dans la société française en général. Il rejoint un constat déjà émis par Rose-Marie Lagrave : les tâches réservées aux agricultrices et aux conjointes d’agriculteurs sont souvent relatives à l’administration et au relationnel, ce qui est peu valorisé. En effet, il s’agit de tâches qui s’éloignent de l’image que l’on se fait généralement de l’agriculture, souvent assimilée au travail de la terre ou, de manière plus large, à une activité professionnelle qui se déroule à l’extérieur. 

Pour Rose-Marie Lagrave, les compétences féminines sont naturalisées, ce qui conditionne en partie cette répartition des tâches. Cela peut expliquer le manque de reconnaissance à l’égard des agricultrices, dont le travail ne semble pas relever de compétences acquises mais plutôt innées, ce qui rejoint les observations de la sociologue Danièle Kergoat (5) concernant le travail des ouvrières. Cependant, Alexandre Guérillot souligne le fait que de nombreuses femmes ayant participé à son enquête souhaiteraient développer davantage de compétences techniques qui leur permettraient d’être pleinement actives au sein des exploitations agricoles. Dans cette idée, elles sont nombreuses à regretter le fait d’être reléguées à un travail administratif rébarbatif et peu reconnu socialement.

Ces différents éléments permettent de questionner l’investissement physique qui est souvent associé au travail agricole et, de manière plus large, à la masculinité. En effet, l’agriculture biologique tend à remettre en cause certaines pratiques agraires qui demandent une grande implication du corps des ouvrières/ouvriers. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare que le travail très physique et le sacrifice du temps libre et des congés au profit d’une carrière professionnelle soient valorisés au sein de la société. Pourtant, les nouvelles générations d’agricultrices/agriculteurs semblent vouloir remettre en cause ce modèle, notamment dans le cadre de l’agriculture biologique qui peut inviter à une production plus restreinte et de meilleure qualité.

Cette place du corps dans le travail agricole est également abordée par la sociologue Héloïse Prevost (6) qui s’est intéressée aux paysannes brésiliennes dans le cadre de sa thèse. Son étude prend place au sein de l’assentamento de Maceió, un espace agricole situé dans le Nordeste, une des régions les plus pauvres du pays. La chercheuse met en avant la perception du travail agraire au Brésil : le mari travaille, sa femme l’aide. Cette observation permet de comprendre la répartition genrée des tâches, mais aussi le manque de reconnaissance du travail des paysannes. Au sein de l’assentamento, les femmes sont responsables des terres dédiées à la consommation familiale, tandis que les hommes sont chargés de la production destinée à la vente. Les ressources économiques du foyer reposent donc a priori sur le travail des hommes. Pourtant, le travail des femmes est également primordial pour la survie du foyer. Mais les revenus moindres générés par leurs cultures, ainsi que leur travail considéré comme étant moins pénible et moins intéressant conditionnent une perception binaire des tâches. Le travail des hommes est ainsi valorisé et reconnu, tandis que celui des femmes est invisibilisé et dénigré. Héloïse Prevost constate : “Le travail productif est à la fois spacialisé et sexué.” On retrouve ainsi des préjugés similaires concernant le travail agricole des femmes en France et au Brésil, malgré des différences culturelles et historiques marquées, ce qui nous montre une nouvelle fois que la domination de genre prend des formes semblables, quel que soit l’espace géographique et culturel dans lequel elle prend place. 

Emilie Gain 50-50 Magazine 

1 Lemarchant Clotilde, Seiller Pauline, Agricultrices, Travail, genre et sociétés, n°1, 45, 2021

2 Lagrave Rose-Marie, Retour sur les agricultrices : des oubliées de la recherche et du féminisme , Travail, genre et sociétés, n°1, 45, 2021

3 Lemarchant Clotilde, Seiller Pauline, Agricultrices, Travail, genre et sociétés, n°1, 45, 2021, p. 28.

4 Guérillot Alexandre, Le métier d’agricultrice bio. Un nouveau rapport au travail ? Travail, genre et sociétés, n°1, 45, 2021

5 Kergoat Danièle, Se battre disent-elles, Paris, La Dispute, 2012.

6 Prévost Héloïse, « Des femmes rurales face à l’histoire coloniale patriarcale au Brésil », Travail, genre et sociétés, n°1, 45, 2021

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